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La Religion

Pourquoi des formes religieuses existent dans toutes les sociétés humaines (au moins depuis 100 000 ans) et sont-elle encore présentes dans les deux tiers de la population mondiale alors que leurs fondements (en général de type mythologiques) sont contredits par la réflexion de type rationnelle (s’appuyant sur les valeurs vrai/faux) et en particulier par les sciences ? Quelles fonctions objectives (sociales, utiles à une communauté humaine) ou subjectives (psychologiques, utiles au bien être individuel) la religion (objective) ou la religiosité (subjective) réalisent-elles qui les rendent encore aujourd’hui nécessaires à une grande partie de l’humanité ?

1. LA RELIGION, UN PHÉNOMÈNE UNIVERSEL ET MULTIFORME

A. Le phénomène religieux  

1/ Le phénomène religieux est universel : on l’observe dans toutes les sociétés et dès les origines de l’humanité.

« On trouve dans le passé, on trouverait même aujourd’hui des sociétés humaines qui n’ont ni science, ni art, ni philosophie. Mais il n’y a jamais eu de société sans religion. »

Henri BERGSON, Les deux sources de la morale et de la religion, 1933

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      • Les traces de cultes que les hommes vouaient aux morts sont attestées depuis au moins 100 000 ans : les morts enterrés avec des objets personnels témoignent de la conception d’une vie après la mort et donc d’un « au-delà », d’un monde « surnaturel ».
      • En ce sens, l’être humain semble donc être un « animal religieux » (pas de signes de religiosité chez les autres espèces animales évoluées). L’apparition de la religiosité serait corrélée à celle d’une prise de conscience par l’être humain de son individualité et donc de sa mortalité : tant qu’il ne se considérait que comme une partie de sa communauté, la continuation de celle-ci suffisait à donner du sens à sa vie ; la religiosité élargit le sentiment d’appartenance à une communauté au-delà de le vie présente.
      • Si la conscience de soi s’accompagne de la conscience d’être mortel, elle aboutit à un sentiment d’insécurité et par suite à un besoin de donner du sens au monde qui n’est qu’une partie d’une « réalité » plus large (et dont on est qu’une infime partie) et à la vie qui n’est qu’une étape transitoire (où l’on ne fait que passer) dans une existence plus large (vie après la mort).
      • Le sentiment religieux correspondrait à la prise de conscience par l’individu que quelque chose le dépasse, qu’il ne comprend pas, contre quoi il ne peut rien (l’inéluctabilité de la mort) et qu’il craint : tout cela détermine un domaine au-delà de la vie quotidienne, celui du sacré.
      • Plus concrètement, la religion assure des fonctions morales et sociales diverses : organisation la vie sociale (naissances, mariages, décès…), prescription de valeurs morales, rites quotidiens, hebdomadaires ou annuels…

2/ Le phénomène religieux est multiforme :

      • Le déisme se borne à reconnaître l’existence d’un Dieu, sans rien affirmer d’autre à son sujet.
      • Le panthéisme affirme que Dieu est en tout, ou que tout est Dieu.
      • L’animisme repose sur la croyance en des forces invisibles agissant derrière le monde visible. Ces forces invisibles peuvent être matérialisées dans des objets (fétichisme), ou organiser la vie sociale par le culte d’animaux, plus rarement de végétaux, considérés comme des ancêtres protecteurs d’un clan, objets de tabous (totémisme).
      • Le polythéisme admet l’existence de plusieurs dieux, dont on peut raconter la naissance et les exploits (dans des «mythologies»). Majoritaire dans l’Antiquité, le polythéisme est aujourd’hui en voie d’extinction (mais on le trouve encore dans l’hindouisme).
      • Le monothéisme repose sur l’existence d’un seul Dieu, qui est finalement pensé comme le Dieu de tous les hommes?: les trois religions du Livre (la Bible), juive, chrétienne et musulmane, sont monothéistes. Des courants issus de ruptures historiques viennent scinder ces religions : ainsi, la religion chrétienne comprend les religions catholique, orthodoxe, protestante ; la religion musulmane comprend deux courants principaux : sunnisme et chiisme.

3/ Du point de vue moral, la religion institutionnalisée peut être vécue :

      • comme une émancipation : libération de l’angoisse de la mort, moyen de méditation, d’expérience « mystique », appartenance à une communauté…
      • comme une aliénation : pouvant déboucher sur des problèmes psychiatriques
        (« Si vous parlez à Dieu, vous êtes religieux. Si Dieu vous parle, vous êtes psychotique. », Thomas Szasz)

B. Caractères communs aux institutions religieuses 

    1. Des croyances (formes subjectives, opinions) auxquelles adhère un individu (avoir de la religion).
      • Elles sont transmises en général sous la forme d’une narration (écrite ou orale). Fournissant une idéologie complète (« théorie » du monde, morale…), elle raconte en général sous forme de mythes l’origine du monde, de l’Homme et de la collectivité concernée.
      • Elles transmettent des dogmes impliquant un acte de foi : principes invérifiables qui doivent être acceptés par les fidèles (fidèle = celui qui a la foi). Elles affirment une réalité non sensible, « surnaturelle », au-delà de l’expérience quotidienne avec un au-delà : des lieux transcendants (au-delà de l’expérience possible: paradis, enfer…) ou immanents (qui se manifeste dans notre monde), mais aussi des créatures ou formes de vies particulières (anges, esprits, âmes…)
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    2. Une communauté (groupe social) qui partage les croyances et pratiquent les rites (avoir une religion) de la religion. Cette communauté est composée de deux classes plus ou moins séparées :
      • Des fidèles, qui partagent des valeurs (bien, mal), des règles de vie, une morale, des préceptes qui règlent la vie profane (extérieure au domaine du sacré).
      • Un clergé (réduit parfois à un seul individu), médiateurs privilégiés, intermédiaires entre la vie profane et le sacré (ministres du culte, prêtres, sorciers, chamans…) qui disposent de ce fait d’une autorité morale et parfois d’une autorité politique (théocratie : gouvernement par un ou des souverain(s) considéré(s) comme représentant(s) d’une divinité).
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    3. Des rites (cérémonies, dates et lieux consacrés) qui règlent les manifestions sacrées (pratiquer une religion)
      Ce sont les formes objectives, les actions individuelles ou communes qui manifestent la foi partagée et la reconnaissance de l’autorité. L’ensemble des rites détermine une liturgie (ensemble des rites, cérémonies et prières dédiés au culte d’une divinité religieuse).

.C. Comment définir la religion ?

      1. La notion de religion recouvre un ensemble de réalités hétérogènes, variant selon les lieux et les époques. Tous les phénomènes suivants peuvent être définis par le mot « religion » :
        • Un système de croyances articulées autour de textes sacrés révélés (les religions du livre).
        • Un ensemble cohérent de traditions, de mythes (la plupart des religions polythéistes).
        • Un ensemble de pratiques rituelles ou culturelles.
        • Une forme de sagesse où l’existence d’un dieu ne joue qu’un rôle secondaire (taoïsme, bouddhisme).
        • Une révélation intérieure (expérience mystique qui relie l’homme à l’univers).
        • Une morale d’origine transcendante (au-delà de notre expérience sensible).
        • Une Église instituée avec des médiateurs privilégiés (un clergé).
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      2. Problème : la définition retenue doit être telle qu’elle décrit bien toutes les formes connues de religion.
        Ex : il faut tenir compte du fait qu’il existe des religions sans dieu (Bouddhisme, Taoïsme…) : la notion de dieu ne fait donc pas partie de l’essence de la religion et ne doit donc pas figurer dans une définition générale de la religion.
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      3. Que nous apprend l’étymologie ?
        Il existe deux hypothèses sur l’origine latine du mot : relegere selon Cicéron, religare selon Augustin d’Hippone.
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        • Relegere (relire) : la religion nous inviterait une re-lecture du monde, de l’expérience humaine.
          La première lecture de l’expérience humaine définirait la conscience « profane », dominée par les besoins, la nécessité de vivre, de survivre, d’interagir de façon utile avec le monde et avec les autres.
          La seconde lecture (re-lecture) superposerait à cette première lecture, à ce rapport pratique au monde, une autre « couche » de signification, de sens, de valeur, qui fait surgir la dimension du « sacré » à laquelle la raison humaine ne pourrait échapper (question du sens de la vie) mais qui la dépasserait.
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        • Religare (relier) : la religion serait alors ce qui relie, mais relie quoi ?
          – Version sociologique : la religion relie les individus d’une collectivité entre eux (grâce au à des rituels de communion, au partage d’une conception du monde, de valeurs morales…)
          NB : Le mot « culte » à la même étymologie que « culture ». Colere désignait à l’origine l’action de « cultiver la terre » avant de désigner le fait d’« honorer les dieux ».
          – Version psychologique : la religion relie la conscience de l’individu à la totalité de la nature ou à Dieu. Elle permet de donner du sens à la totalité de notre expérience individuelle. L’expérience mystique consisterait en un état de conscience engendrant le plus souvent un sentiment de communion avec la totalité du monde.

4. Une définition minimale (sociologique)

« Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées qui unissent en une même communauté morale tous ceux qui y adhèrent. »

Émile DURKHEIM, Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912)

NB : Le « fait religieux » désigne les manifestations extérieures de la religion (indépendamment de l’expérience vécue des croyants, de leur foi, des aspects psychologiques etc.).

Selon Durkheim, la religion établit dans le monde humain une distinction entre le sacré et le profane. Le sacré désigne tout ce qui manifeste une puissance supérieure, bénéfique ou maléfique, que l’on adore et que l’on craint. Le profane désigne tout ce qui n’est pas sacré (vie quotidienne). Durkheim, sociologue, insiste aussi sur l’aspect socialisant de la religion : elle permet aux hommes de constituer une communauté solidarisée par des croyances, des valeurs communes.

Une religion est donc à la fois un système de pensée (subjective, déterminant une activité adaptative au monde) et une collectivité sociale (objective, déterminant une collectivité organisée de fidèles).
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2. Raison et religion

A. Un antagonisme ancien et récurrent

1. Socrate est condamné à mort suite aux accusations de Mélétos : 1/ Ne pas croire aux dieux de la cité et introduire de nouvelles divinités ; 2/ Corrompre la jeunesse.

2. Giordano Bruno (1548-1600) : Scientifique, philosophe, accusé d’athéisme et d’hérésie par l’Inquisition , il est condamné au bûcher et exécuté en 1600. Il avait suggéré que les étoiles étant des soleils comme le nôtres, il pouvait y avoir autour d’eux des planètes comme la nôtre et donc, sur ces planètes, des êtres intelligents comme nous.

3. Galilée (1564-1642) : Accusé par le Saint Office en 1633 d’« avoir tenu et cru la doctrine fausse et contraire aux Saintes-Écritures que le soleil est le centre du monde » ainsi que « d’avoir tenu et cru qu’une doctrine qui a été déclarée et définie contraire aux Saintes-Écritures peut encore être tenue et défendue comme prouvable ».

 B. La raison au service de la religion

1. Les philosophes antiques et médiévaux (chrétiens et musulmans) tentent de concilier religion et raison.

• Preuve de l’existence de Dieu par la « cause efficiente » : Dieu comme « premier moteur » (Aristote)

« Si donc tout mû est nécessairement mû par quelque chose […] il faut qu’il y ait un premier moteur qui ne soit mû par autre chose […] En effet, il est impossible que la série des moteurs qui sont eux-mêmes mus par autre chose aille à l’infini, puisque dans les séries infinies il n’y a rien qui soit premier. » (Aristote, Physique)

• Preuve ontologique de l’existence de Dieu (Anselme de Cantorbery, 1033-1109).

          1. Dieu est un être parfait.
          2. Une perfection qui ne comprendrait pas l’existence ne serait pas une perfection.
          3. Donc, Dieu est aussi doté de l’existence.

La raison est nécessaire pour interpréter la parole de Dieu (Averroès, 1126-1198).
« De deux choses l’une : soit le sens apparent de l’énoncé est conforme avec la démonstration, soit il le contredit. S’il y a accord, il n’y a rien à dire. S’il y a contradiction, alors il faut interpréter. » (Averroès, Discours décisif)
La raison permet de dévoiler le sens profond des textes sacrés lorsque leur sens apparent semble irrationnel.

2.  La théologie rationnelle (l’idée de Dieu comme résultat de la réflexion) : nécessité d’un dieu indépendant de tout dogme et compatible avec les progrès des sciences. Ce « dieu des philosophes », universel et indépendant de tout dogme détermine une religion naturelle.

• Pourquoi l’idée de Dieu ? Tout phénomène naturel est effet de causes qui l’ont précédé et qui sont elles-mêmes de causes qui les ont précédées, etc. On ne peut remonter de cause en cause à l’infini. Donc il y doit y avoir une cause première (qu’on choisit d’appeler Dieu). Cette cause doit avoir autant de réalité que ses effets. Donc Dieu est réel.

 Dieu comme « Grand Horloger » : le déisme (Voltaire)
    « L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer
Que cette horloge existe et n’ait point d’horloger. »
(Voltaire)

• Le pari de Pascal : il y a tout à gagner et rien à perdre à croire en Dieu.

« Examinons donc ce point, et disons : “Dieu est, ou il n’est pas.” Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n’y peut rien déterminer : il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre ; par raison, vous ne pouvez défaire nul des deux. Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix ; car vous n’en savez rien. — Non ; mais je les blâmerai d’avoir fait, non ce choix, mais un choix ; car, encore que celui qui prend croix et l’autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier. — Oui, mais il faut parier ; cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ? Voyons. Puisqu’il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. (…). Votre raison n’est pas plus blessée, en choisissant l’un que l’autre, puisqu’il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. »     

Blaise PASCAL, Pensées (1669)

• Dieu comme « idée régulatrice » : Kant
Puisque nous ne pouvons en avoir l’expérience sensible, les idées métaphysiques telle que le Moi, le Monde et Dieu ne peuvent faire l’objet d’une connaissance rationnelle.
Dieu est une idée régulatrice c’est-à-dire qui permet de réguler l’action humaine : c’est un postulat de la raison pratique qui répond à une nécessité rationnelle.

« La troisième idée de la raison pure, qui contient une supposition simplement relative d’un être considéré comme la cause unique et parfaitement suffisante de toutes les séries cosmologiques, est le concept rationnel de Dieu ; nous n’avons pas la moindre raison d’admettre absolument l’objet de cette idée (de le supposer en soi). »

Emmanuel KANT, Critique de la raison pure (1781)

C. Opposition entre domaine de la foi et domaine du savoir ?

—>  Étymologiquement, la foi (du latin fides) signifie la confiance. Le fidèle (celui qui a la foi) s’en remet intégralement à Dieu là où la raison exige preuve et justification.

« Un credo religieux diffère d’une théorie scientifique en ce qu’il prétend exprimer la vérité éternelle et absolument certaine, tandis que la science garde un caractère provisoire : elle s’attend à ce que des modifications de ses théories actuelles deviennent tôt ou tard nécessaires, et se rend compte que sa méthode est logiquement incapable d’arriver à une démonstration complète et définitive. »

Bertrand RUSSELL, Science et religion (1935)

Alors que la vérité religieuse est révélée une fois pour toutes et doit être tenue pour toujours absolument vraie, la science sait qu’elle ne peut prétendre ni à un savoir exact, ni à une connaissance entière achevée du monde.

D. Un modus vivendi possible ?

    • La foi ne doit pas prétendre délivrer des vérités dans le domaine du savoir.
    • Réciproquement, la raison n’a pas à intervenir dans le domaine de la foi.
    • Il importe donc de délimiter strictement les domaines de la foi et du savoir.

Pascal insiste sur cette distinction entre la foi et la raison. Selon lui, foi et savoir sont deux ordres distincts, qu’il ne convient pas de faire se rejoindre. La foi ne peut pas être l’objet d’un raisonnement ou d’une conviction : on la sent « avec le cœur ».

« La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle n’est que faible si elle ne va jusqu’à connaître cela. Que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t-on des surnaturelles ? »

Blaise PASCAL, Pensées (1669)

De même, Kant affirme qu’en recherchant les limites de la connaissance humaine (Critique de la raison pure), il a « limité le savoir philosophique pour laisser place à la foi ».
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3. Fonctions de la religion (critiques implicites)

Analyser les raisons d’être de la religion, les fonctions qu’elle remplit du point de vue sociologique ou psychologique, a pour conséquence d’en saper les fondements transcendants. L’explication de la religion en constitue donc souvent une critique qui se veut démystificatrice.

A. Selon les sceptiques gréco-latins

Sextus Empiricus donne ce texte qu’il attribue à Critias (450 – 403 av. J.-C.), homme politique, philosophe, orateur et poète athénien, cousin de Platon.

« En ces temps-là, jadis, l’homme traînait une vie sans ordre, bestiale et soumise à la force, et jamais aucun prix ne revenait aux bons, ni jamais aux méchants aucune punition. Plus tard, les hommes ont, pour punir, inventé les lois, pour que régnât le droit et que la démesure fut maintenue asservie. Alors on put châtier ceux qui avaient fauté.
Mais, puisque par les lois ils étaient empêchés par la force, au grand jour, d’accomplir leurs forfaits, mais qu’ils les commettaient à l’abri de la nuit, alors un homme à la pensée astucieuse et sage inventa pour les mortels la crainte des dieux, afin que les méchants ne cessassent de craindre d’avoir des comptes à rendre de ce qu’ils auraient fait, dit, ou encore pensé, même dans le secret. Ainsi introduit-il la pensée du divin.
C’était, leur disait-il, comme un démon vivant d’une vie éternelle. Son intelligence entend et voit en tout lieu. Il dirige les choses par sa volonté. Sa nature est divine. Par elle, il entendra toute parole d’homme, et par elle il verra tout ce qui se commet. Et si dans le secret, tu médites encore quelque mauvaise action, cela n’échappe point aux dieux, car c’est en eux qu’est logée la pensée.
Et c’est par ces discours qu’il donna son crédit à cet enseignement paré du plus grand charme. Quant à la vérité, ainsi enveloppée, elle se réduisait à un discours menteur. Il racontait ainsi que les dieux habitaient un céleste séjour qui, par tous ses aspects, ne pouvait qu’effrayer les malheureux mortels. Car il savait fort bien d’où vient pour les humains la crainte, et ce qui peut secourir dans le malheur. Maux et biens provenaient de la sphère céleste, de cette voûte immense où brillent les éclairs, où éclatent les bruits effrayants du tonnerre ; mais où se trouvent aussi la figure étoilée de la voûte céleste, et la fresque sublime, le chef d’œuvre du Temps, architecte savant, où l’astre de lumière, incandescent, s’avance, et d’où tombent les pluies sur la terre assoiffée.
Voilà les craintes dont il entoura les hommes, par lesquelles il sut, par l’art de la parole, fonder au mieux l’idée de Divinité ; et ainsi abolir, avec les lois, le temps de l’illégalité.
Puis, peu après, il conclut : « C’est ainsi, je le crois, que quelqu’un, le premier, persuada les mortels de former la pensée qu’il existe des dieux. »

SEXTUS EMPIRICUS, Contre les professeurs (vers 200)

B. Selon la sociologie marxiste

« C’est l’homme qui fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. Certes, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi qu’a l’homme qui ne s’est pas encore trouvé lui-même, ou bien s’est déjà reperdu. Mais l’homme, ce n’est pas un être abstrait blotti quelque part hors du monde. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’État, la société. Cet État, cette société produisent la religion, conscience inversée du monde, parce qu’ils sont eux-mêmes un monde à l’envers. La religion est la théorie générale de ce monde, sa somme encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa consolation et sa justification universelles. Elle est la réalisation fantastique de l’être humain, parce que l’être humain ne possède pas de vraie réalité. Lutter contre la religion c’est donc indirectement lutter contre ce monde-là, dont la religion est l’arôme spirituel.
La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence que formule son bonheur réel. Exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation c’est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l’auréole. »

Karl MARX, Critique de la philosophie du droit de Hegel (1843)

C. Selon l’anthropologie psychanalytique

« Les idées religieuses, qui professent d’être des dogmes, ne sont pas le résidu de l’expérience ou le résultat final de la réflexion : elles sont des illusions, la réalisation des désirs les plus anciens, les plus forts, les plus pressants de l’humanité ; le secret de leur force est la force de ces désirs. L’impression terrifiante de la détresse infantile avait éveillé le besoin d’être protégé — protégé en étant aimé — besoin auquel le père a satisfait ; la reconnaissance du fait que cette détresse dure toute la vie a fait que l’homme s’est cramponné à un père, à un père cette fois plus puissant. L’angoisse humaine en face des dangers de la vie s’apaise à la pensée du règne bienveillant de la Providence divine, l’institution d’un ordre moral de l’univers assure la réalisation des exigences de la justice, si souvent demeurées irréalisées dans les civilisations humaines, et la prolongation de l’existence terrestre par une vie future fournit les cadres de temps et de lieu où ces désirs se réaliseront. Des réponses aux questions que se pose la curiosité humaine touchant ces énigmes : la genèse de l’univers, le rapport entre le corporel et le spirituel, s’élaborent suivant les prémisses du système religieux. Et c’est un formidable allègement pour l’âme individuelle que de voir les conflits de l’enfance émanés du complexe paternel — conflits jamais entièrement résolus —, lui être pour ainsi dire enlevés et recevoir une solution acceptée de tous. »

Sigmund FREUD, L’avenir d’une illusion (1927)