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1.5. LA PERCEPTION

Définition : La perception est l’action de percevoir et le résultat de cette action (ce qui est perçu). En tant qu’action, c’est l’opération psychologique complexe par laquelle l’esprit, en organisant les données sensorielles et en les combinant avec l’expérience mémorisée (y compris des affects liés) et les anticipations de l’imagination, construit le monde tel qu’i nous apparaît. Nous identifions naturellement la perception résultant de cette opération à la représentation du milieu extérieur (malgré qu’elle en soit déjà une interprétation).

Attention : Bien distinguer la perception comme activité de percevoir de la perception comme résultat de cette activité.

Termes associées (mots-clés) utiles pour traiter un sujet de dissertation portant sur la perception :

Sensation :

      • D’origine externe (physique), ce qui traduit, de façon interne chez l’individu, une stimulation d’un de ses organes des sens (récepteurs). Elle peut être visuelle, auditive, tactile, olfactive ou gustative.
      • D’origine interne (psychologique), ce qui se traduit par un état psychologique particulier : sensation de plaisir, de douleur, sentiments de joie, de regret, de honte, d’amour ou de haine…

Phénomène : Ce qui apparaît, ce qui se manifeste à la conscience, tant dans l’ordre physique (d’origine «externe» ) que dans l’ordre psychique (d’origine «interne»), et qui peut devenir l’objet d’un savoir.

Apparence :  Manière dont quelqu’un ou quelque chose se manifeste aux sens, aspect des choses. Aspect des phénomènes trompeur ou insuffisant pour une connaissance adéquate du réel.

Phantasme :  Image qui ne renvoie à rien dans la réalité, manifestation hallucinatoire de l’inconscient, subie par le sujet. (Le mot «?fantasme?» décrit le même phénomène lorsqu’il est construit consciemment par le sujet.)

Problème philosophique fondamental : notre perception semble suffire à l’adaptation pratique à notre milieu, mais quelle est sa relation avec d’une part les sensations (données des sens) et d’autre part la connaissance (représentation rationnelle de la réalité) ?

1. Sensation, perception, connaissance chez les Grecs :

A. Distinction «sensible/intelligible» chez Platon :

Pour Platon, la connaissance vraie s’appuie sur une division de l’expérience humaine en deux domaines (Cf. «?l’allégorie de la caverne?», La République) :

  le «?monde sensible?» de l’expérience immédiate, perpétuellement fluctuant et dont on ne peut avoir que des opinions, c’est-à-dire des croyances non justifiées, et non une connaissance qu’on peut prouver ou démontrer.

  le «?monde intelligible?» des idées qui, parce qu’elles sont stables, peuvent être «?contemplées?» (l’étymologie de «?théorie?» est le mot grec  theoria = contemplation) indépendamment de la sensibilité, et dont on peut donc avoir une connaissance vraie.

« Il faut convenir qu’il existe premièrement ce qui reste identique à soi-même en tant qu’idée, qui ne naît ni ne meurt, ni ne reçoit rien venu d’ailleurs, ni non plus ne se rend nulle part, qui n’est accessible ni à la vue ni à un autre sens et que donc l’intellection a pour rôle d’examiner ; qu’il y a deuxièmement ce qui a même nom et qui est semblable, mais qui est sensible, qui naît, qui est toujours en mouvement, qui surgit en quelque lieu pour en disparaître ensuite et qui est accessible à l’opinion accompagnée de sensation. »

PLATON, Timée.

Quand nous percevons un objet, l’idée de l’objet se trouve mobilisée dans l’objet perçu : il y a « réminiscence?» (rappel) de l’idée dans la perception de l’objet. L’objet B « participe de?» l’idée A s’il en est un exemple concret (notion de méthexis = participation).

NB : L’intelligibilité de l’expérience humaine est la condition de possibilité de la science, de l’exercice de la raison sur les données des sens —> Pour établir des lois universelles, les sciences doivent définir des objets stables, idéaux, objectifs, qui échappent au changement perpétuel et subjectif de l’expérience humaine, corrigent.Apparence (image, phénomène = ce qui apparaît) : ce qui est donné par l’expérience sensible. Ce que nos sens produisent en nous : couleurs, sons, odeurs, etc., qui nous fournissent les premières données sur les objets réels. Le bourdonnement des ailes de l’abeille, les zébrures jaunes et noires de son corps, etc.

  • Chose : Ce qui dans le réel correspond à l’image que nous en donnent nos sens. Telle abeille, qui existe indépendamment de la perception qu’on peut en avoir.
  • Concept : notion générale, caractérisée par une définition, que se fait l’esprit humain d’un objet de pensée, qui lui permet de rattacher à ce même objet les diverses perceptions qu’il en a, d’en organiser la connaissance. Toutes les abeilles réelles, particulières, vérifient la définition de l’abeille (on dit «?tombent?» sous le concept d’abeille). Chaque objet «?abeille?», chaque abeille réelle, exemplifie le concept d’abeille.
  • Idée (ou forme intelligible, modèle) : c’est la forme, la structure commune à tous les objets qui «?tombent?» sous le concept. Selon Platon, ces idées peuvent être contemplées : on peut en avoir une intuition intellectuelle. Tout se passe comme s’il y avait deux mondes : celui des sensations (monde sensible, continuellement changeant) et celui des idées (monde intelligible, où les idées sont déterminées, fixes, comme éternelles). La connaissance “vraie”,  impose de considérer le seul monde des idées — le monde sensible ne permettant de produire que des opinions susceptibles de varier.

B. Forme et matière chez Aristote :

Aristote a une conception empiriste de la connaissance (qui s’oppose à la conception idéaliste de Platon).

Hylémorphisme : (Hylè = matière, Morphè = forme)

    • Toute chose est composée d’une matière (qui nous est irrémédiablement extérieure) et d’une forme — qui elle est captée grâce aux sens (principalement la vision) et peut donc être saisie par l’intelligence : les formes intelligibles se trouvent dans les objets mêmes de l’expérience, d’où le fait que nous puissions les connaître.
    • La perception est la saisie de la forme sensible des choses, à partir de laquelle l’intellect produit les concepts par abstraction, en saisissant des formes communes dans des objets, ce qui permet de les classer (les chats, les arbres, les voitures…).

NB : le terme de pré-notion chez Épicure met en valeur la construction progressive d’un concept à partir des expériences diverses d’un même type d’objets qui se cristallisent progressivement dans ce concept.

C. Le sensualisme de Lucrèce : les sens sont la seule source de certitude :

Plus radical que l’empirisme qui n’affirme que la primauté de la perception dans la connaissance, le sensualisme affirme que la raison est elle-même un produit des sens :

«?Tu découvriras que les sens formèrent les premiers la notion de vérité et qu’ils sont infaillibles. Car il faut reconnaître comme plus digne de foi ce qui peut de soi-même réfuter le faux par le vrai. Que trouver en ce cas de plus fiable que les sens ? La raison tout entière issue de la sensation pourra-t-elle les réfuter si sa source est trompeuse?? Qu’ils ne soient pas vrais et  toute la raison devient fausse. » 

LUCRÈCE, De la nature, vers 50 av. J.C.

2. Perception, sensation, connaissance chez les Modernes :

A. DESCARTES : relation entre perception et réalité 

a/ La perception est déjà un produit de l’intellect : (Cf. Texte «?L’analyse du morceau de cire?», 2e Méditation)

La perception porte déjà en elle des jugements de l’intellect qui donnent leur sens aux données sensibles :

«?Que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ? Mais je juge que ce sont de vrais hommes, et ainsi je comprends, par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux. »        

DESCARTES, 2e Méditation, 1641

La relation entre les objets réels (extérieurs à notre pensée) et leur représentation dans notre perception est problématique?:

«?Il faut que nous pensions […] des images qui se forment en notre cerveau […] qu’il est seulement question de savoir comment elles peuvent donner moyen à l’âme de sentir toutes les diverses qualités des objets auxquels elles se rapportent, et non point comment elles ont en soi leur ressemblance.?»

DESCARTES, La Dioptrique, 1637   

Comme pour toutes les espèces animales, la seule condition nécessaire quant à la relation entre la réalité et ce que nous en fait connaître notre perception, est qu’elle permette de repérer dans les objets réels de notre milieu certaines qualités permettant notre conservation individuelle (nutrition, sommeil) et celle de l’espèce (reproduction).

b/ Problème du rapport entre chose perçue et perception que l’on en a :

—> Le lien entre la réalité et la perception n’est pas nécessairement un rapport de ressemblance — de la même façon es mots et les signes représentent aussi des choses sans leur ressembler grâce à un rapport de signification : une chose est le signe d’une autre de manière qui peut n’être que conventionnelle. (Cf. Cours sur le «?Langage?»)

—> Critique de l’analogie classique entre les relations [réalité —> perception] et [perception —> tableau] : grâce à diverses techniques artistiques (gravure, dessin en perspective…), les artistes représentent ce qu’ils perçoivent par des formes qui «?pour être plus parfaites en qualité d’images, et représenter mieux un objet, doivent ne pas lui ressembler?».

B. LOCKE : distinction entre qualités premières et qualités secondes 

Dans son Essai sur l’entendement humain, Locke introduit un distinction importante dans la perception, entre les qualités premières (étendue, nombre) et les qualités secondes (couleur).

«?Ce qui est doux, bleu ou chaud dans l’idée n’est autre chose dans les corps auxquels on donne ces noms qu’une certaine grosseur, figure et mouvement des particules insensibles dont ils sont composés.?»

LOCKE, Essais sur l‘entendement humain, 1690

    • Les qualités premières d’une chose que nous percevons sont entièrement inséparables de cette chose qui les conserve indépendamment de la perception qu’on peut en avoir. Elles sont liées à la matérialité des choses.
      Ex. :  l’étendue, la solidité, la forme, le mouvement, le nombre sont des qualités premières.
    • Les qualités secondes sont celles qui ont pour cause les qualités premières des choses mais qui n’existent que comme «?idées?» en nous  ne correspondent donc pas à la réalité. Elles sont liées aux formes propres de la perception humaine.
      Ex. :  le goût, la couleur, la chaleur, etc. sont des qualités secondes, produites en nous par les qualités premières des choses, les particules matérielles qu’elles émettent et que perçoivent nos sens.

C. BERKELEY : «?Être c’est être perçu ou percevoir?»

 (Cf. Texte extrait de «?3 dialogues entre Hylas et Philonous?», 1713)

    • La notion de réalité ne peut décrire que notre perception, ce que Berkeley résume dans une formule célèbre : «?Esse est percipi vel percipere?» («?Être c’est être perçu ou percevoir?»).
    • Il n’y a que deux types d’être : le «?perçu?» (notre monde et les objets dans ce monde), et ce qui le perçoit (le sujet).
    • Ce type de théorie est qualifiée d’«?immatérialisme?» puisque la notion de matière y est inutile, ou d’«?idéalisme? subjectif?» puisque le sujet est seul face à ses propres idées, détachées de tout support réel.

Problème : Quelle place pour la science dans une telle conception de la réalité, sans l’hypothèse d’une matière extérieure et condition de possibilité de l’objectivité de notre expérience et de nos connaissances??

Solution ? : Berkeley (1685-1753) est évêque anglican. Il combat le matérialisme et le scepticisme qui menacent la foi (mais comme Locke, il parvient à justifier l’esclavage par des considérations religieuses).

  Repères :  OBJECTIF / SUBJECTIF

Définitions :

    • Objectif :  Est objectif ce qui se rapporte à l’objet de la connaissance, indépendamment de moi et est donc valable pour tous.
      Un jugement objectif peut donc être universel.
    • Subjectif :  Est subjectif ce qui se rapporte au sujet de la connaissance, ce qui dépend de moi, de mon point de vue singulier. 
      Un jugement subjectif reflète passions et préjugés personnels.

D. HUME : L’esprit comme «?théâtre de la perception?» 

(Cf. Texte déjà étudié dans «?La conscience?» )

La perception est la totalité de la réalité humaine, y compris celle du sujet :

 «?L’esprit est une sorte de théâtre où diverses perceptions font successivement leur apparition ; elles passent, repassent, se perdent, et se mêlent en une variété infinie de positions et de situations. Il n’y a en lui proprement ni simplicité à un moment, ni identité dans des moments différents, quel que soit notre penchant naturel à imaginer cette simplicité et cette identité. La comparaison avec le théâtre ne doit pas nous égarer. Les perceptions successives sont seules à constituer l’esprit ; et nous n’avons pas la moindre notion du lieu où ces scènes sont représentées ni des matériaux dont il est constitué.

David HUME, Traité de la nature humaine, livre I, L’Entendement,1739

E. KANT : L’espace comme « forme a priori de la perception?» 

L’espace est une forme «?a priori?» de la perception, c’est-à-dire qu’elle pré-existe à la perception qui y prend place. L’espace est donc la condition de possibilité de la perception (il n’y aurait pas de perception possible sans sa pré-existence) :

« L’espace est une représentation nécessaire a priori qui sert de fondement à toutes les intuitions extérieures. On ne peut jamais se représenter qu’il n’y ait pas d’espace, quoique l’on puisse bien penser qu’il n’y ait pas d’objets dans l’espace. Il est considéré comme la condition de la possibilité des phénomènes, et non pas comme une détermination qui en dépende, et il est une représentation a priori qui sert de fondement, d’une manière nécessaire, aux phénomènes extérieurs.

KANT, Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale, 1e section, 1781

Repères :  A PRIORI / A POSTERIORI

Définitions :

    • (Connaissance) a priori : connaissance logiquement antérieure à l’expérience. (Ex. : connaissances mathématiques).
    • (Connaissances) a posteriori : connaissance empirique, factuelle, issue de l’expérience. (Ex. : toute connaissance acquise par l’observation).

3. La perception, le corps et l’action 

A. BERGSON : «?Mes sens et ma conscience ne me livrent de la réalité qu’une simplification pratique?» :

Pour Bergson, le rôle de la perception est de favoriser l’action qui permet à l’homme (comme chez les autres animaux) de se conserver, c’est-à-dire d’assurer sa survie en tant qu’individu (se nourrir) et en tant qu’espèce (se reproduire). C’est une conception pragmatiste (qui place l’action au centre des déterminations humaines) de la perception.

La perception trie les informations qui peuvent nous être utiles et les organise en fonction de leur utilité pratique.

« …La vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu’elles ont à nos besoins. Vivre consiste à agir. Vivre, c’est n’accepter des objets que l’impression utile pour y répondre par des réactions appropriées : les autres impressions doivent s’obscurcir ou ne nous arriver que confusément. […] Mais ce que je vois et ce que j’entends du monde extérieur, c’est simplement ce que mes sens en extraient pour éclairer ma conduite ; ce que je connais de moi-même, c’est ce qui affleure à la surface, ce qui prend part à l’action. Mes sens et ma conscience ne me livrent donc de la réalité qu’une simplification pratique. Dans la vision qu’ils me donnent des choses et de moi-même, les différences inutiles à l’homme sont effacées, les ressemblances utiles à l’homme sont accentuées, des routes me sont tracées à l’avance où mon action s’engagera. Ces routes sont celles où l’humanité entière a passé avant moi. Les choses ont été classées en vue du parti que j’en pourrai tirer. Et c’est cette classification que j’aperçois, beaucoup plus que la couleur et la forme des choses.?»

Henri BERGSON, Le Rire, 1900

B. MERLEAU-PONTY : ?le statut?singulier du corps dans la perception, «?à la fois voyant et visible?» 

Merleau-Ponty est un « phénoménologue?» (Ecole de pensée influente au XXe siècle, initiée par Edmund Husserl, à laquelle se rattachent Heidegger et Sartre). Il s’intéresse donc aux phénomènes, à ce qui apparaît pour nous et à la manière dont l’ensemble de ces phénomènes s’organisent à chaque instant dans l’expérience humaine.

Merleau-Ponty s’oppose à la conception moderne de la perception comme simple synthèse ou intégration d’informations en provenance de deux sources différentes :

    • les sensations produites à partir des informations captées dans la réalité par nos sens,
    • l’ensemble de notre expérience mémorisée qui se trouve mobilisée et donne sens immédiatement à notre perception.

Selon lui «?La perception n’est pas une sorte de science commençante, et un premier exercice de l’intelligence, nous faut retrouver un commerce avec le monde plus vieux que l’intelligence?». Il faut donc comprendre la perception plus radicalement, plus originairement que ne l’ont fait Descartes ou Kant : les lois qui règlent la perception ne sont pas celles de l’intelligence.

 «?Mon corps est à la fois voyant et visible. Lui qui regarde toutes choses, il peut aussi se regarder, et reconnaître dans ce qu’il voit alors l’?’‘autre côté” de sa puissance voyante. Il se voit voyant, il se touche touchant, il est visible et sensible pour soi-même. […]  Visible et mobile, mon corps est au nombre des choses, il est l’une d’elle, il est pris dans le tissu du monde et sa cohésion est celle d’une chose. Mais puisque il voit et se meut, il tient les choses en cercle autour de soi, elles font partie de sa définition pleine et le monde est fait de l’étoffe même du corps. ?»

Maurice MERLEAU-PONTY, L’Œil et l’esprit, 1960

Dans ses études, Merleau-Ponty s’intéresse à la peinture, au cinéma, mais aussi aux illusions d’optique : 

« Le champ visuel est ce milieu singulier dans lequel les notions contradictoire s’entrecroisent parce que les objets – les droites de Müller-Lyer – n’y sont pas posés sur le terrain de l’être, où une comparaison serait possible, mais saisis chacun dans son contexte privé comme s’ils n’appartenaient pas au même univers.?»