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La Nature

I. Définition(s)

Étymologie : du latin natura, forme du verbe nascor (naître, croître). Le terme grec phusis (qui a donné en français « physique », discipline étudiant les lois la nature) désignait la totalité des phénomènes  aboutissant à l’harmonie du cosmos (totalité de l’univers).

NB : Problème : La notion de nature est polysémique (a plusieurs sens). Il convient de bien distinguer ces différents sens et de bien comprendre leurs relations.

  1. La nature est l’ensemble de ce qui naît et croît (et, en général, meurt), tout ce qui a un « devenir », est soumis au changement. La nature comprend donc le vivant et, au sens le plus large, l’univers, puisque ceux-ci sont porteurs de forces internes de changement.

« La nature est un principe et une cause de mouvement et de repos pour la chose en laquelle elle réside immédiatement, par soi et non par accident. » (ARISTOTE, Physique, Livre II, vers -350))

  De ce point de vue, l’être humain (et tout ce qu’il produit) fait partie de la nature.

2. La nature d’un objet est l’ensemble des propriétés fondamentales qui définissent une chose ou un ensemble d’objets. Ex. : nature d’une substance, nature humaine, etc.
« Il est dans la nature de l’homme d’opprimer ceux qui cèdent et de respecter ceux qui résistent. »  (THUCYDIDE, La Guerre du Péloponèse, vers -400)

3. La nature désigne ce qui est indépendant de l’activité humaine. Ce sens détermine les oppositions naturel / artificiel (les objets produits par l’être humain, artistiques et techniques) et nature / culture.

« La nature, c’est tout ce qui est en nous par hérédité biologique ; la culture c’est au contraire tout ce que nous tenons de la tradition externe. » (Claude LEVI-STRAUSS, Race et culture, 1971)

Comment articuler les différents sens du terme ? La nature des choses (ce qu’elles sont fondamentalement, sens 2), détermine leur place dans la nature (ensemble de ce qui est soumis au changement, sens 1). Par ailleurs, il est dans la nature (sens 2) de l’être humain de se faire une représentation de son milieu et donc de la nature (sens 1), et d’échapper progressivement aux contraintes de la nature (comme milieu sens 3).

Problème : Puisqu’il est dans la nature de l’homme de transformer son environnement pour l’adapter à ses besoins, est-il pertinent de distinguer la nature de l’artifice et de la culture ? Puisque l’homme est un « produit de la nature », n’est-il pas logique de considérer les produit de sa culture (technique), comme des objets « naturels » (de la même façon que le barrage des castors, la fourmilière, le nid de l’oiseau ou l’essaim des abeilles).

« L’art [au sens de technique] achève ce que la nature n’a pu mener à bien. » (ARISTOTE, Physique, Livre II)

2. L’être humain dans l’ordre de la nature

A. La nature-cosmos des philosophes grecs

La phusis désignant tout ce qui est et advient, elle constitue un tout caractérisé par son harmonie. L’ordre qui la caractérise est dû au fait qu’elle obéit à des principes — que les phusikoï, philosophes présocratiques, s’efforcent de découvrir. De ce point de vue, il n’y a donc rien de “non-naturel”.

Pour ce qui concerne l’aspect du spécifique du vivant, les Grecs disposaient de deux mots : zôê désignait le fait de vivre, commun à tous les êtres vivants (animaux, hommes ou même dieux), alors que bios signifiait la forme ou la façon de vivre propre à chaque espèce.

« Certains sages disent […] que le ciel, la terre, les dieux et les hommes forment ensemble une communauté, qu’ils sont liés par l’amitié, l’amour de l’ordre, le respect de la tempérance et le sens de la justice. C’est pourquoi le tout du monde, ces sages […] l’appellent cosmos ou ordre du monde. » (PLATON, Gorgias)

« Toute cité est naturelle puisque les communautés antérieures [la famille, le village, les premières cités et les tribus soumises à un roi] dont elle procède le sont aussi. » (ARISTOTE, Les Politiques).

De sorte que la cité est le bios de l’être humain : « La cité fait partie des choses naturelles », et donc « l’homme est un animal politique » (Les Politiques). La culture qu’il produit, qui détermine sa sociabilité particulière, est liée à sa nature (sens 2) particulière, à ses facultés intellectuelles, langagières et à sa capacité d’apprentissage.

B. Conséquences morales de cette conception de la nature

Puisque l’homme est une partie de la nature, ses comportements et actions doivent être en accord avec la nature (seuls Socrate et Platon s’opposent à cette idée).

« La voie de la sagesse est de parler et d’agir en écoutant la nature. » (HÉRACLITE, vers -500)

Épicuriens et Stoïciens régleront leur morale sur cette conception du bien comme accord ou harmonie de la vie avec la nature. Épicure distingue selon ce critère les désirs “naturels” qui doivent être satisfaits des autres, qualifiés de « vains » (inutiles au bonheur) : « Parmi les désirs, certains sont naturels, les autres vains. »

C. Place de l’être humain dans la nature à l’âge classique (sens 1) 

La place originale de l’homme dans la nature est la condition de la compréhension de sa responsabilité par rapport à cette nature qu’il a appris à maîtriser (au point de pouvoir, éventuellement, la détruire).

« Bien que chacun de nous soit une personne séparée des autres, et dont, par conséquent, les intérêts sont en quelque façon distincts de ceux du reste du monde, on doit toutefois penser qu’on ne saurait subsister seul, et qu’on est, en effet, l’une des parties de l’univers, et plus particulièrement encore l’une des parties de cette terre, l’une des parties de cet État, de cette société, de cette famille. […] Il faut toujours préférer les intérêts du tout, dont on est partie, à ceux de sa personne en particulier. » (René DESCARTES, Lettre à Élisabeth, 1645)

Il n’y a pas pour l’être humain de possibilité de conscience morale sans la capacité de se situer dans un cadre plus large que celui de sa vie personnelle. Nous sommes les parties d’un tout plus large (le cosmos, notre planète) et donc dépendons (et sommes responsables) autant de la totalité de la nature que de notre famille.

3. Ambiguïté du rapport de l’être humain à la nature

A. L’ambiguïté fondamentale du rapport de l’être humain à la nature (sens 1)

Pour l’être humain, la nature est source de “dissonance cognitive” : d’un côté il naît d’elle et ne peut vivre que par elle (air, nourriture, matières premières…), mais de l’autre elle est source de souffrances et de mort (maladies, famines, catastrophes naturelles). Dans leurs mythologies, les civilisations ont longtemps “expliqué” cette ambiguïté par des conflits entre puissances surnaturelles (dieux, esprits…) ou par le châtiment infligé par un dieu punissant aux hommes.

Ex. : Dans la Bible (et dans le Coran), l’homme étant devenu mauvais, Dieu décide d’exterminer toute forme de vie, n’épargnant que Noé, seul homme juste. Il lui ordonne de fabriquer une arche, et de s’y réfugier avec sa famille et des couples de chaque espèce animale. Dieu déclenche alors le Déluge (catastrophe  naturelle), submergeant les montagnes et exterminant animaux et humains.

B. La croyance en une double nature (sens 2) de homme

1/ Dans les mythes : une solution apportée à cette ambiguïté a consisté à diviser la « nature humaine » : d’une part, l’être humain est bien un être “naturel” par son corps (souffrant et mortel), mais il est par ailleurs un être «?spirituel?» par son âme (immortelle). Ainsi, dans les religions judéo-chrétiennes, l’homme a été créé “à l’image de Dieu” mais déchu de son immortalité, chassé de l’Éden et condamné à vivre dans une nature hostile (avec la possibilité néanmoins d’accéder à une vie éternelle). Soumise aux lois de la nature, son “enveloppe charnelle” n’est que temporaire mais son âme échappe aux lois de la nature.

Cette idée est exploitée, en général de manière métaphorique, par certains philosophes, comme Socrate : « Le corps est le tombeau de l’âme. » (PLATON, Gorgias)

2/ En philosophie : l’homme à une double nature. D’une part il est un animal partageant avec tous les autres animaux les besoins fondamentaux de se conserver et de se reproduire, déterminés par la partie animale de son âme. Mais de l’autre, sa raison (partie “divine” de son âme) l’ouvre à des déterminations spécifiques (qui lui sont propres).

« Parmi les plaisirs et les désirs qui ne sont pas nécessaires, il y en a qui me paraissent déréglés. Il semble bien qu’ils sont innés dans tous les hommes ; mais réprimés par les lois et les désirs meilleurs, ils peuvent avec l’aide de la raison être entièrement extirpés chez quelques hommes, ou rester amoindris en nombre et en force, tandis que chez les autres ils subsistent plus nombreux et plus forts. […] Ils s’éveillent pendant le sommeil, […] quand la partie de l’âme qui est raisonnable, douce et faite pour commander à l’autre, est endormie, et que la partie bestiale et sauvage, gorgée d’aliments ou de boisson, se démène, et, repoussant le sommeil, cherche à se donner carrière et à satisfaire ses appétits. Tu sais qu’en cet état elle ose tout, comme si elle était détachée et débarrassée de toute pudeur et de toute raison. » (PLATON, La République, Livre X)

Ce sont les conflits entre ces deux parties concurrentes et parfois antagonistes de l’âme qui déterminent la spécificité de la psychologie humaine et la nécessité d’une morale. (NB : Platon utilise aussi un modèle tripartite de l’âme.)

C. L’homme, d’“esclave” à “maître” de la nature

1/ Lorsqu’il y a environ 15 000 ans (Néolithique), l’invention de techniques agricoles et d’élevage permet à l’être humain de se sédentariser, sa conception de la nature et son attitude générale par rapport à elle se transforme : jusqu’alors soumis aux aléas de la nature (climat, nourriture), il commence à la dominer (certains considère que la sédentarisation de l’Homme marque le début de l’“anthropocène”).  Jusqu’alors l’être humain s’adaptait à la nature, dorénavant il va l’adapter (progressivement) à lui.

2/ Dans la Bible (dont la rédaction s’est échelonnée entre -800 et -200), la relation de l’être humain à la nature est ainsi présentée :

« Dieu dit :  “Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance. Qu’il soit le maître des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, des bestiaux, de toutes les bêtes sauvages, et de toutes les bestioles qui vont et viennent sur la terre”. Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme. Dieu les bénit et leur dit : “Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. Soyez les maîtres des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, et de tous les animaux qui vont et viennent sur la terre.“ » (Livre de la Genèse, ch. 1)

 On peut supposer que c’est ce cadre idéologique inscrit dans la tradition judéo-chrétienne qui a stimulé en Europe l’usage des sciences de la nature (connaissance et donc maîtrise conceptuelle, abstraite, de la nature) comme sources de progrès techniques (maîtrise pratique, concrète, des forces de la nature)

3/ Au début de l’époque classique, il s’agit bien de « vaincre » la nature. Et s’il faut se plier aux lois de la nature, ce n’est que pour mieux s’en rendre maître, la “vaincre” (ce qui suggère qu’elle est, au moins du point de vue des catastrophes naturelles, une ennemie) :

« On ne peut vaincre la nature qu’en lui obéissant. » (Francis BACON, Novum Organum, 1600)

Mais cette maîtrise de la nature a toujours une fin morale : elle vise à rendre l’homme plus heureux — en particulier parce que la maîtrise des forces de la nature, à travers les techniques, est un moyen de faciliter le travail, la santé et le bien-être général des être humains.

« Il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie […] et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention dune infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie. » (René DESCARTES, Discours de la méthode, 1637)

4/ Les Lumières (Rousseau vs. Kant) :

Pour Rousseau, la nature est un absolu et l’Homme, puisqu’il en fait partie, est déterminé fondamentalement pas ses lois — considérées comme nécessairement bonnes puisqu’elles permettent à chaque individu et à l’espèce de se conserver. C’est que la socialisation et la culture qui, en détournant l’homme de la nature, le “pervertit”.

« Comment l’homme viendrait-il à bout de se voir tel que l’a formé la Nature, à travers tous les changements que la succession des temps et des choses a dû produire dans sa constitution originelle, et de démêler ce qu’il tient de son propre fonds d’avec ce que les circonstances et ses progrès ont ajouté ou changé à son état primitif ? Semblable à la statue de Glaucus que le temps, la mer et les orages avaient tellement défigurée qu’elle ressemblait moins à un Dieu qu’à une bête féroce, l’âme humaine altérée au sein de la société (…) a pour ainsi dire, changé d’apparence au point d’en être méconnaissable. » (ROUSSEAU, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Préface, 1755)

Pour Kant au contraire, la nature, puisqu’elle est dépourvue de raison,  n’a pour l’Homme qu’une « valeur relative », celle d’un “moyen” (satisfaction des besoins physiologiques) relativement à la “fin en soi” qu’est l’être humain. L’être humain est donc fondé à s’en servir d’un point de vue purement utilitaire.

« Les êtres dont l’existence dépend, à vrai dire, non pas de notre volonté, mais de la nature, n’ont cependant, quand ce sont des êtres dépourvus de raison, qu’une valeur relative, celle de moyens, et voilà pourquoi on les nomme des choses ; au contraire, les êtres raisonnables sont appelés des personnes, parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi, c’est-à-dire comme quelque chose qui ne peut pas être employé simplement comme moyen, quelque chose qui par suite limite d’autant toute faculté d’agir comme bon nous semble (et qui est un objet de respect). » (KANT, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785)

D. Le concept d’“anthropocène”

Au XIXe siècle, l’industrialisation systématise la transformation de la nature par l’homme.Le concept d’anthropocène qui définit la période de l’histoire de la Terre durant laquelle les activités humaines ont une incidence globale significative sur l’écosystème terrestre (formes de vie, climat, géographie et même géologie)

« L’homme joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. » (Karl MARX, Le Capital, Livre I)

La maîtrise des forces de la nature par l’homme se traduit dans des transformations concrètes des équilibres naturels qui deviennent progressivement irréversibles (disparitions d’espèces animales) et de plus en plus difficilement contrôlables (réchauffement climatique).

4. La nature dans l’être humain : nature vs. culture ?

L’opposition méthodologique “nature / culture” est avant tout un moyen (analytique) de classer les comportements humains (distinction entre inné et acquis).

A. L’être humain comme “être naturel”

Un caractère biologique est dit inné lorsqu’il est déterminé dès la naissance de l’individu. C’est une condition pour qu’il puisse être considéré comme «?naturel?».
Pour qu’un comportement humain puisse être considéré comme inné, il faut qu’on le retrouve soit chez tous les hommes (indépendamment de leur culture) ou chez des animaux chez qui ces comportements ne peuvent être culturels. (Ex. : actes réflexes, besoins organiques, instinct sexuel, agressivité…)
Chez l’être humain, les instincts déterminent des comportements rigides et rudimentaires, destinés à la satisfaction rapide d’un besoin (Ex. : hurlements d’un bébé affamé). Ils sont mal adaptés à la complexité de la vie sociale. Les déterminismes instinctifs du comportement humain sont donc quasiment toujours modelés, mis en forme par la culture. Trop rigides, ils ne sont non seulement plus nécessaires à la survie en société mais peuvent même s’avérer contre-productifs dans un environnement social.

Ex. : l’agressivité : « L’ homme n’est pas un être doux, en besoin d’amour, qui serait tout au plus en mesure de se défendre quand il est attaqué, mais qu’au contraire il compte aussi à juste titre parmi ses aptitudes pulsionnelles une très forte part de penchant à l’agression. » (FREUD, Malaise dans la culture, 1929).
À mesure que se développe le système nerveux et les capacités intellectuelles de l’enfant, en particulier l’acquisition du langage permettant l’acquisition de la culture, la part de comportements innés, instinctifs, décroît au profit des comportements acquis.

B. L’être humain comme être culturel

Rappel : le mythe de Prométhée (raconté par Platon). Épiméthée (frère de Prométhée), chargé par Zeus de répartir au mieux parmi les créatures vivantes diverses qualités (taille, rapidité, pelage, carapaces, griffes dents…) a tout utilisé lorsqu’il arrive aux hommes qui n’ont de ce fait aucune chance de survivre. Prométhée va alors voler le feu et diverses autres techniques aux dieux pour les donner aux hommes…
La « nature humaine », conçue comme l’ensemble des capacités innées communes à tous les êtres humains, ne peut être actualisé que par l’acquisition d’une culture :

« On ne naît pas homme, on le devient. » (Erasme, 1466-1536)

– Pour Kant, l’être humain est entièrement dépourvu d’instincts :

« Un animal est par son instinct même tout ce qu’il peut être ; une raison étrangère a pris d’avance pour lui tous les soins indispensables. Mais l’homme a besoin de sa propre raison. Il n’a pas d’instinct, et il faut qu’il se fasse à lui-même son plan de conduite. Mais, comme il n’en est pas immédiatement capable, et qu’il arrive dans le monde à l’état sauvage, il a besoin du secours des autres. L’espèce humaine est obligée de tirer peu à peu d’elle-même par ses propres efforts toutes les qualités naturelles qui appartiennent à l’humanité. Une génération fait l’éducation de l’autre. » (KANT, Traité de pédagogie, 1803)

C. La culture dans la continuité de la nature

Tout se passe comme si l’être humain naissait prématurément. Il est fondamentalement inachevé, constitutivement déficient. Seule la culture lui permet d’accéder à la maturité :

« L’homme est perfectible. » (Rousseau, 1712-1778)

Cette notion de “perfectibilité de l’Homme” (que Rousseau applique aussi bien à l’individu dans la mesure où il développe ses potentiels qu’à l’humanité en tant que tout au long de son histoire, elle “progresse » en apprenant à utiliser ces mêmes potentiels”, s’exprique aujourd’hui en terme de “plasticité neuronale” : l’être humain peut constamment élargir sa culture, se “perfectionner”, acquérir de nouvelles compétences, de nouveaux talents et les transmettre de génération en génération. Il n’est donc pas prisonnier d’une nature, d’un destin (biologique ou social) mais dispose au contraire, par nature, de degrés de liberté qu’il ne tient qu’à lui d’actualiser —en particulier grâce à l’usage de cette faculté propre à l’être humain qu’est la raison. Selon Nietzsche, cette notion de “plasticité” vaut aussi bien “pour un individu, un peuple ou une civilisation”.

NB : Distinction potentiel / actuel (ou en puissance / en acte)

      • Est en puissance, ce qui n’est pas encore réalisé mais pourrait l’être, ce qui n’est encore qu’une virtualité.  (Ex. : un bébé (sain) est en puissance un être cultivé.)
      • Est en acte ce qui est un fait, ce qui est réalisé, ce qui est actualisé. (Ex. : un adulte (bien éduqué) est en acte un être cultivé.)

« La nature a voulu que l’homme tire entièrement de lui-même ce qui va au-delà de l’agencement mécanique de son existence animale, et qu’il ne participe à aucune autre félicité ou à aucune autre perfection, que celles qu’il s’est procurées lui-même par la raison, en tant qu’affranchi de l’instinct. » (KANT, Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique, 1784)

Du point de vue social, la culture instaure (à travers les conventions, les normes et les lois) un ordre qui permet d’organiser à l’échelle d’une communauté humaine la satisfaction des besoins naturels.

L’être humain peut alors être analysé à l’aide de deux concepts complémentaires (à la fois nature et culture)?:

      • Le concept d’individu humain renvoie à un membre d’une espèce naturelle, biologiquement déterminé.
      • Le concept de personne renvoie à un être social, historiquement situé (Cf. la notion de “personne” de Locke dans le cours sur la conscience).

D. La culture comme “seconde nature”

Intériorisée, la culture transforme notre “nature”, aussi bien notre corps (selon le type de nutrition, d’activités physiques, etc., propres à notre culture) que notre esprit (valeurs morales, activités intellectuelles, etc., propres à notre culture.

« Les pères craignent que l’amour naturel des enfants ne s’efface. Quelle est donc cette nature, sujette à être effacée ? La coutume est une seconde nature, qui détruit la première. Mais qu’est-ce que nature ? Pourquoi la coutume n’est-elle pas naturelle ? J’ai grand-peur que cette nature ne soit elle-même qu’une première coutume, comme la coutume est une seconde nature. » (PASCAL, Pensées, 1670)

Contrairement aux autres animaux qui sont naturellement adaptés à leur milieu, l’être humain ne peut survivre que par l’acquisition d’une culture.

Il est dans la nature de l’être humain d’acquérir une culture (puisque sans elle il ne peut survivre).

La distinction nature/culture est donc un artifice dont l’intérêt est avant tout heuristique (utile aux progrès de les sciences), méthodologique — sa principale utilité ayant été de permettre de distinguer les sciences de la nature des sciences humaines.

Le corps humain ne peut en effet actualiser ses potentialités que par acquisition d’une culture :

      • Le cerveau : tabula rasa (en latin : “tablette vide”) à la naissance. C’est un contenant qui ne se développe qu’en fonction du contenu qu’il acquiert. Les limites de sa polyvalence adaptative sont inconnues.
        Les neurologues affirment qu’il existe des “pré-cablages” génétiquement déterminés qui déterminent le développement de certaines aptitudes.
      • La bouche : mâchoire étroite, peu puissante. Ce qui impose de préparer les aliments, de les cuisiner, selon des techniques et des règles culturelles. 
        L’usage de la bouche peut être alors optimisé pour la parole.
      • La nudité : l’être humain naît sans aucune protection (ni pelage, ni carapace, ni cuir…). Ce qui lui impose de fabriquer des vêtements et un habitat. Il doit alors développer et transmettre les techniques nécessaires.
      • La main : Particularité du pouce opposable aux quatre autres doigts?; permet de saisir et de manipuler facilement les objets. Production d’outil, développement d’une habileté facilitant l’enchaînement de mouvements complexes.
      • La sexualité : maturité tardive. Permet une longue période d’éducation, de transmission de la culture, de “sublimation” des pulsions dans des activités sociales valorisées.
      • La bipédie : temps d’apprentissage long. Nécessité d’un milieu social protecteur.

E. La Culture contre la Nature ?

1/ La Culture en rupture avec la sélection naturelle

La Culture peut sembler en rupture avec la Nature puisqu’elle s’oppose à ce qui est par ailleurs une loi universelle (la sélection naturelle) :

« Nous autres hommes civilisés, au contraire, faisons tout notre possible pour mettre un frein au processus de l’élimination des plus faibles ; nous construisons des asiles pour les idiots, les estropiés et les malades ; nous instituons  des lois sur les pauvres … »  (Ch. DARWIN, La Descendance de l’Homme, 1871)

2/ La notion d’“instinct social” chez Darwin

L’“instinct social” serait un résultat adaptatif : les êtres humains les plus bienveillants à l’égard d’autrui, dotés d’un plus grand sens de la convivialité, étant plus adaptés à la vie en société se seraient reproduits plus largement que les autres. Le caractère d’empathie aurait donc diffusé progressivement dans l’humanité.
Ex. : prendre soin des enfants,  des malades, des vieillards…

Du point de vue de la sélection “naturelle”, il semble évident que les hommes violents, les plus asociaux, se retrouvant en prison ou en marge de la société une partie de leur vie, ont moins de chance de se reproduire que les congénères plus doux, plus sociaux.

« Si  importante qu’ait été, et soit encore, la lutte pour l’existence, cependant, en ce qui concerne la partie la plus élevée de la nature de l’homme, il y a d’autres facteurs plus importants. Car les qualités morales progressent, directement ou indirectement, beaucoup plus grâce aux effets de l’habitude, aux capacités de raisonnement, à l’instruction, à la religion, etc., que grâce à la Sélection Naturelle ; et ce bien que l’on puisse attribuer en toute assurance, à ce dernier facteur les instincts sociaux, qui ont fourni la base du développement du sens moral. »  (Ch. DARWIN, La Descendance de l’Homme, 1871)


5. Une articulation entre nature et culture ?

Si des traits sont communs à toutes les cultures, des plus anciennes aux contemporaines, on peut supposer qu’ils sont nécessaires à l’existence même d’une culture (donc à la stabilité d’une communauté humaine). C’est ainsi que l’on peut justifier leur universalité.

Un interdit universel fondamental : la prohibition de l’inceste

Dans toutes les sociétés connues, une règle d’exogamie limite les partenaires possibles pour la formation d’un couple : les parents proches sont interdits. Mais ce faisant, en interdisant l’endogamie, cet interdit contraint à élargir le cercle des alliances familiales.

« La prohibition de l’inceste n’est, ni purement d’origine culturelle, ni purement d’origine naturelle ; et elle n’est pas, non plus, un dosage d’éléments composites empruntés partiellement à la nature et partiellement à la culture. Elle constitue la démarche fondamentale grâce à laquelle, par laquelle, mais surtout en laquelle, s’accomplit le passage de la nature à la culture. En un sens, elle appartient à la nature, car elle est une condition générale de la culture, et par conséquent il ne faut pas s’étonner de la voir tenir de la nature son caractère formel, c’est-à-dire l’universalité. Mais en un sens aussi, elle est déjà la culture, agissant et imposant sa règle au sein de phénomènes qui ne dépendent point, d’abord d’elle. » (Claude LEVI-STRAUSS, Les Structures élémentaires de la Parenté, 1955)

La prohibition de l’inceste introduit une première règle (donc liée la cuture) dans un groupe humain, mais une règle qui est universelle (donc liée à la nature) : elle correspond donc au passage de l’état de nature à celui de culture.

Du point de vue social, a prohibition de l’inceste contraint les familles à s’associer : elle favorise l’établissement d’une société.
Du point de vue biologique elle

Par ailleurs, du point de vue de la nature, la prohibition de l’inceste impose un brassage des patrimoines génétiques. Rappel : quand mère et père partagent une partie importante de leur patrimoine génétique, les risques que leurs enfants héritent d’éventuels allèles (les deux versions de chaque gène présents dans le patrimoine génétique d’un individu) délétères (susceptible d’entraîner des pathologies mortelles) sont accrus.