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I.1 La conscience

Approche (utile) par les usages de la langue courante :

  • Prendre conscience de : (de soi) s’éveiller, (d’un problème) réaliser.
  • Avoir conscience de : avoir présent à l’esprit.
  • Perdre conscience : s’évanouir, tomber dans un sommeil profond.

D’où la définition suivante très générale : La conscience est la perception (représentation consciente) qu’a l’être humain de sa propre existence et du monde qui l’entoure.                      

1.1. Analyse de la notion de conscience (en général), selon le type d’objet qu’elle saisit :

Définition : la notion d’« intentionnalité de la conscience » désigne le fait que la conscience est toujours conscience de quelque chose.

Classiquement, on analyse la notion de conscience en distinguant trois modalités de cette conscience, en fonction du type d’objets qu’elle vise :

A. Conscience d’objet (= conscience utilitaire) :

    • Attention portée à un objet quelconque (relation « sujet —> objet »).

B.  Conscience de soi (= conscience réflexive) :

    • Attention portée à cet objet singulier qu’est la conscience elle-même ; le sujet se prend lui-même pour objet (relation réflexive : « sujet —> sujet lui-même »).

C. Conscience d’autrui (ou morale) :

    • attention portée à cet objet particulier qu’est « autrui », reconnu comme un autre « soi-même », un alter ego) et des rapports entre soi et autrui (relation : « sujet —> autre sujet ») (Cf. notion « La Morale »).

 

1.2. La notion moderne de sujet : le sujet comme conscience réflexive

A. Le cogito de Descartes :

Descartes expose ses idées dans un texte (Méditations de philosophie première) composées de 6 méditations (méditation = réflexion suivie sur un sujet donné), se présentant sous forme d’une expérience.
Descartes (mathématicien, physicien et philosophe, ), suite aux premiers succès de la description mathématique de phénomènes naturels (Kepler, Galilée), veut fonder la connaissance sur des bases différentes de l’aristotélisme (enseigné dans les universités dans la première partie du XVIIe siècle bien qu’incompatible avec les nouvelles sciences).

a/ Première méditation : intitulée « Des choses que l’on peut révoquer en doute »

> Commence par mettre en œuvre un doute méthodique (rationnel) visant à vérifier le bien-fondé de nos sources de connaissance  : 

        • des opinions et des connaissances reçues : elles peuvent s’avérer fausses (physique d’Aristote) ;
        • du donné de la perception : les sens nous trompent (bâton apparaissant « brisé » dans l’eau) ;
        • de notre propre corps : arguments de la folie (cas d’un fou qui pense avoir un corps de verre) et argument du rêve (je crois me trouver devant le feu de la cheminée alors que je suis en train de rêver dans mon lit).

> Puis radicalise cette démarche par un « doute hyperbolique » :

        • la fiction du Malin génie (« qui emploie toute son industrie à me tromper toujours ») permet de douter  de tout (même si l’on suppose l’existence d’un dieu bon qui serait source de vérité),  y compris des vérités mathématiques (2 + 2 = 4) pourtant produites par notre propre esprit.

b/ Deuxième méditation : intitulée « De la nature de l’esprit humain, et qu’il est plus aisé à connaître que le corps »

Découverte d’un « point fixe » qui ne peut être atteint par le doute : aussi loin que je peux douter, il y a quelque chose qui doute, et de cela je ne peux pas douter. (Cf. Texte Descartes, 2e Méditation)

En dépouillant l’expérience humaine de tout ce qui est douteux, Descartes met à jour ce qu’il y a de plus essentiel dans la conscience : l’activité de la pensée (cogito = je pense) qui se perçoit alors elle-même comme condition de tout le reste de l’expérience humaine (« Je ne suis rien d’autre qu’une chose pensante.»)

—> « Je pense, je suis » : il y a identité entre l’activité de penser et ce que je suis, « moi », au présent, actuellement.

Attention : pour Descartes, la pensée est l’ensemble des activités conscientes :

«Une chose pensante est une chose qui doute, qui conçoit, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent ».

DESCARTES, Méditation seconde.

«  Par le nom de pensée, j’entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l’apercevons immédiatement par nous-mêmes» 

DESCARTES, Principes de la philosophie I, 9.

« Dualisme » cartésien : du point de vue de la connaissance, Descartes distingue deux substances différentes, deux types de « choses » de natures différentes :

      • La chose étendue (res extensa) : mesurable, quantifiable, mathématisable et donc représentable dans un système de coordonnées cartésiennes, elle peut être étudiée par la physique (la mécanique galiléo-cartésienne). Le corps humain doit lui-même être étudié comme une machine.
      • La chose pensante (res cogitans) : suit des lois propres, différentes de celles des choses étendues, avec en particulier une possibilité de liberté que n’ont pas les choses étendues, contraintes par les lois de la physique.


Attention : être dualiste ne signifie pas nécessairement que l’on considère que l’âme est « séparée » du corps dans lequel elle viendrait simplement habiter.

Pour Descartes, la pensée n’est pas détachée du corps même si elle est une substance (res cogitans) différente de celle du corps (res extensa) :

« La nature m’enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc., que je ne suis pas seulement logé en mon corps ainsi qu’un pilote en son navire, mais outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mêlé, que je compose comme un seul tout avec lui. »

          DESCARTES, Méditation sixième.

B. La « personne » et son identité (le « soi ») chez Locke :

John Locke (1632-1704), reprend la notion cartésienne de sujet, admet que le sujet est nécessairement conscient de lui-même (« Il est impossible à quelque être que ce soit d’apercevoir sans apercevoir qu’il aperçoit »), mais élargit cette notion à travers celle de « personne ». La personne « est un être pensant et intelligent, doué de raison et de réflexion, et qui se peut considérer soi-même comme le même, une même chose pensante en différents temps et différents lieux. »

« L’identité de telle personne s’étend aussi loin que cette conscience peut atteindre rétrospectivement toute action ou pensée passée ; c’est le même soi maintenant qu’alors, et le soi qui a exécuté cette action est le même que celui qui, à présent, réfléchit sur elle ».

LOCKE, Essai philosophique concernant l’Entendement Humain, Livre II, Chap. 27

NB :

        • Le sujet cartésien est purement « au présent », il est l’activité même de penser (« je pense, je suis »)
        • La personne lockienne est définie par tout le vécu qui peut être remémoré.

Intérêt des notions de « personne » et de « soi » :

Question juridique de la responsabilité :

        • circonstances atténuantes : liées à l’histoire individuelle du prévenu,
        • irresponsabilité pénale : liée à des troubles mentaux aliénants (= rendant étranger à soi-même).

Question médicale des « troubles du soi » socialement invalidantes :

        • troubles de l’identité individuelle : hallucinations, délires, angoisses morbides, troubles du langage…
        • personnalités multiples : plusieurs « personnes » cohabitant dans un même cerveau…

1.3. Consolidation de la notion de sujet comme conscience de soi :

A. La fonction du « Je » chez Kant

(Cf. Texte Kant « Conscience de soi, ”Je”, personne ») :

Kant (1724-1804), philosophe allemand des Lumières, assume la notion de « personne » lockienne. Il insiste sur :

> la dignité qu’elle confère à l’être humain : 

  « Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Par là, il est une personne ; et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, des choses . »          

KANT, Anthropologie d’un point de vue pragmatique

> le rôle du langage (mot Je) dans la construction de la conscience de soi et l’unité de la personne :

  « Il semble que pour lui [l’enfant] une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je […]. Auparavant il ne faisait que se sentir ; maintenant il se pense. »

KANT, Anthropologie d’un point de vue pragmatique

Le mot « Je » permet à la conscience de se saisir de, et d’assumer de manière simple, l’ensemble de l’expérience correspondant à ce que Locke définit comme la « personne ». (« Je savais marcher à 2 ans… J’ai appris à lire à 5 ans… »)

B. La construction du « pour soi » chez Hegel

(Cf. Texte Hegel « Conscience de soi subjective et objective ») Hegel (1770-1831) s’intéresse à la construction du sujet en tant qu’il est « pour soi » (= conscience de soi). Elle se fait selon lui de deux manières, l’une « théorique » (subjective), l’autre « pratique » (objective) :

      • la constitution théorique du pour soi correspond à la construction d’une représentation de soi « intérieure » avec en particulier l’appréhension de notre sensibilité, de nos émotions : « ce qui s’agite dans la poitrine humaine, ce qui s’active en elle et la travaille souterrainement ». (HEGEL, Cours d’Esthétique, 1832)
      • la constitution pratique du pour soi se produit via nos interactions avec le « monde extérieur ». « Il accomplit cette fin en transformant les choses extérieures, auxquelles il appose le sceau de son intériorité et dans lesquelles il retrouve dès lors ses propres déterminations»

HEGEL, Cours d’Esthétique, 1832

1.4. Critiques de la notion de « conscience de soi » :

A. David Hume critique empiriste :

(Cf. Texte Hume « Nous n’avons aucune expérience du sujet ») :

«À aucun moment je ne puis me saisir moi sans saisir une perception, ni ne puis observer autre chose que la dite perception. Quand pour un temps je n’ai plus de perceptions, dans un profond sommeil par exemple, je cesse d’avoir conscience de moi-même pendant ce temps ; et on peut dire vraiment que je n’existe pas. Et si j’étais privé par la mort de toute perception et que je pusse ni penser ni sentir, ni voir, ni aimer, ni haïr après la dissolution de mon corps, alors je serais entièrement réduit à rien et je ne vois pas ce qu’il faudrait de plus pour faire de moi un parfait néant. »

HUME, Traité de la nature humaine, 1739

B. Auguste Comte, critique positiviste

Critique de la méthode introspective (alors seule pratiquée) : il est impossible de se connaître soi-même en observant soi-même son propre fonctionnement mental. Appel à la constitution d’une psychologie expérimentale, conforme aux canons des sciences de la nature qui ont fait leurs preuves en physique.

« Nul ne peut se mettre à sa fenêtre pour se regarder passer dans la rue.?»

« Tout état de passion très prononcé, c’est-à-dire celui précisément qu’il serait le plus essentiel d’examiner, est nécessairement incompatible avec l’état d’observation. Et quant à observer de la même manière les phénomènes intellectuels […] l’individu pensant ne saurait se partager en deux, dont l’un raisonnerait tandis que l’autre regarderait raisonner. »

COMTE, Cours de Philosophie positive, 1830

C. Karl Marx, critique matérialiste

Tout ce qui se produit consciemment chez l’être humain est déterminé par l’idéologie dominante qui est imposée par les détenteurs des outils de production, la bourgeoisie. Les contenus de conscience sont entièrement déterminés par les rapports de force à l’œuvre dans la vie matérielle. Ceux-ci déterminent donc une « conscience de classe ».

« Ce sont les hommes qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de leur pensée. »

MARX, L’Idéologie allemande, 1846

D. Friedrich Nietzsche, critique sceptique :

> Le sujet comme « effet de surface », un « fantôme d’ego » :

  « L’homme, comme toute créature vivante, pense sans cesse, mais il l’ignore ; la pensée qui devient consciente n’est qu’une infime partie, disons : la plus superficielle, la plus médiocre. »

NIETZSCHE, Le Gai Savoir, 1882, §354

> Le sujet comme «effet de langage » :

« Une pensée se présente quand «elle» veut, et non pas quand “je” veux ; de sorte que c’est falsifier la réalité que de dire : le sujet “je” est la condition de prédicat “pense”. »

NIETZSCHE, Par-delà le bien et le mal, 1886, §17