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Le Bonheur

 

1. INTRODUCTION

Définition : « Le bonheur est quelque chose de parfait et qui se suffit à soi-même, et il est le but de toutes nos actions. » (ARISTOTE, Éthique à Nicomaque, -350)

Rappel : la réponse à la question « Que dois-je faire ? » détermine la domaine de la philosophie morale.

      • « Que dois-je faire dans une situation donnée ? » est la question du devoir.
      •  « Que dois-je faire de ma vie ? » est la question du bonheur.

Ces questions ne se posent que parce que l’être humain dispose d’un certain degré de liberté, c’est-à-dire d’indétermination de ses pensées et comportements. Il peut les concevoir consciemment, à l’aide de la raison et de l’imagination, indépendamment de ses déterminations biologiques, sociales, historiques, personnelles…

Conceptions originaires du bonheur : le paradis (perdu) a longtemps symbolisé l’idée d’un bonheur possible, auquel l’homme aspire, qu’il essaie de reconstruire sur terre.
L’idée de bonheur (difficile à concrétiser durant la vie terrestre) était un idéal détaché du présent et liée :

    • soit à la nostalgie d’un passé idéalisé (l’enfance, une époque révolue) ;
      Ex. : Chez les Grecs, l’âge d’or est celui qui suit immédiatement la création de l’Homme alors que Chronos règne dans le ciel : il est décrit comme un temps d’innocence, de justice, d’abondance et de bonheur ; la Terre jouit d’un printemps perpétuel, les champs produisent sans qu’il soit nécessaire de les cultiver, les Hommes vivent presque éternellement et meurent sans souffrance, s’endormant pour toujours.
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    • soit à un projet historique, un horizon dans l’avenir (utopie politique, modèle de société « parfaite »).
      Ex. : La « société sans classe », aboutissement du processus révolutionnaire chez Marx. La propriété capitaliste supprimée, les antagonismes de classes doivent disparaître pour faire place à une société sans classe et donc sans État (devenu inutile puisqu’il n’est que l’instrument d’exploitation d’une classe sur une autre). Les hommes sont alors égaux en fait (et non seulement en droit) et peuvent vivre selon le principe : « À chacun selon ses besoins, de chacun selon ses possibilités ».

Chacun (à l’exception de croyances religieuses qui repoussent le bonheur dans un au-delà) convient que le but de la vie est d’être heureux.

« Tous les hommes recherchent d’être heureux. Cela est sans exception, quelques différents moyens qu’ils y emploient. Ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les hommes vont à la guerre et que les autres n’y vont pas est ce même désir qui est dans tous les deux accompagné de différentes vues. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre. »

PASCAL, Pensées, 138 (1670)

Le bonheur serait un état particulier, but de l’existence de tout être humain à chaque instant. Cette idée est admise aussi bien par les auteurs de la Grèce antique (Platon, Aristote, Epicure) que par les auteurs classiques (Pascal, Kant). Le bonheur serait donc une forme de plénitude, d’accomplissement de soi : l’homme malheureux souhaite atteindre le bonheur, l’homme heureux souhaite conserver ce bonheur. la recherche du bonheur détermine donc la vie de chaque individu.

Les grandes écoles de la philosophie antique veulent permettre à l’homme d’accéder à la « vie heureuse » (eudemonia) considérée comme le « souverain bien » (ariston agathon). Elles doivent donc trouver une morale, c’est-à-dire un ensemble de principes et de règles, qui permettraient à chacun de parvenir au bonheur et de le conserver.

Vocabulaire : les philosophies dont la morale est centrée autour de la recherche du bonheur sont appelées eudémonismes.
Si de plus leur conception du bonheur est centrée sur le plaisir, elles sont appelées hédonismes.

NB : pour Épicure le plaisir contribue au bonheur ; il en est une condition nécessaire (tant que l’on souffre on ne peut être heureux), mais insuffisante (le plaisir à court terme pouvant être source de souffrances à long terme).

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2.
DISTINCTIONS DE VOCABULAIRE

  • Plaisir : satisfaction d’un désir (plaisir de manger, de courir, d’être au soleil, etc.)
    C’est une sensation agréable (liée aux sens externes), locale, d’origine externe, en lien immédiat avec une action particulière , intense, éphémère donc incomplète (ne suffit pas à être totalement satisfait).
  • Joie : satisfaction d’une aspiration (joie d’avoir le Bac, d’être amoureux, d’avoir un enfant…)
    C’est un sentiment agréable (lié aux sens internes), diffus, d’origine interne, faisant suite une action particulière, transitoire donc incomplet.
  • Bonheur : satisfaction d’un idéal de vie (bonheur d’exister, d’être libre…)
    C’est un état d’esprit agréable (indépendant des sens, lié à un accomplissement de soi,  diffus, globale, d’origine complexe, durable, maîtrisée, impliquant une satisfaction complète.

NB :  Classiquement, le plaisir et la joie contribuent au bonheur, mais seulement temporairement. Le plaisir et la joie sont des moyens pour atteindre le but ultime qu’est le bonheur.

  • Eudémonisme :  morale qui considère que la recherche du bonheur est le but naturel de tout être humain dans la vie. Le bonheur est qualifié de « bien suprême? ».
  • Hédonisme : morale qui considère le plaisir comme seul « bien suprême », comme seule possibilité concrète d’un bonheur nécessairement limité.
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3. DOUBLE NATURE DE L’ÊTRE HUMAIN ET DONC DOUBLE SOURCE (CONFLICTUELLE) DU BONHEUR ?

Classiquement, l’état de bonheur impliquerait d’avoir surmonté la double nature conflictuelle de l’être humain (cf. Platon,  les parties de l’âme, La République, Livre IX) qui est à la fois :

  • nécessairement déterminé par sa sensibilité (et donc par le plaisir conçu comme sensation à rechercher et la douleur comme sensation à éviter — ce qui est commun à tous les animaux évolués)
    Si l’on réduit la notion de bonheur à celle de plaisir  (hédonisme), on se heurte à deux types de problème :

    • problème de l’hétéronomie : notre plaisir et donc notre bonheur dépendent du monde extérieur et d’autrui, nous n’en sommes pas maîtres (alors qu’il est censé être un état durable) ;
    • problème du renouvellement perpétuel des désirs : le bonheur peut-il être un état durable si les désirs renaissent régulièrement et imposent la recherche de leur satisfaction, niant toute possibilité de liberté ?  (Cf. cours sur le désir, « les tonneaux de Socrate » dans le Gorgias de Platon.)
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  • potentiellement déterminé par sa raison (et donc par sa pensée verbale, ses calculs, ses raisonnements — faculté propre à l’homme même s’il ne la développe pas nécessairement)
    L’être humain étant caractérisé à la fois par sa raison (animal rationnel) et par sa sociabilité (animal politique), ces deux aspects ne peuvent être dissociés et le bonheur personnel doit donc

    • être en accord avec la raison (le conflit intérieur, la « dissonance cognitive », l’incohérence, l’inadéquation entre soi et le monde, interdisent le bonheur) ;
    • et par suite être en accord avec le bonheur d’autrui (idée de réciprocité nécessaire à toute morale rationnelle : je ne peux être heureux si ma famille, mes amis, les membre de la collectivité où je vis sont malheureux) ; du point de vue de la rationalité pratique (en quête de lois morales universelles), bonheur individuel et bonheur d’autrui sont indissociables : ma raison est ce qui me permet d’optimiser mes relations à autrui (principe de réciprocité : « ma liberté s’arrête où commence celle des autres », « ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils nous fassent »…

Pour les fondateurs de la philosophie occidentale (Socrate, Platon, Aristote, Epicure, etc., avec des variantes), le bonheur (souverain bien) implique l’actualisation des potentiels de l’être humain (on parle aujourd’hui d’« accomplissement de soi » ; cf. cours sur le désir, sommet de la pyramide de Maslow).

Les conditions de possibilité du bonheur sont :

    • l’absence de trouble du corps = aponie (santé, maîtrise des besoins et désirs « vains », etc.)
    • l’absence de trouble de l’âme = ataraxie (pas d’angoisse, de stress, etc.)

Ce qui passe nécessairement par la résolution des conflits potentiels entre les besoins et la raison.
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4. LE BONHEUR INDIVIDUEL : BONHEUR ET SAGESSE (OU VERTU) ANTIQUES

Dans les morales eudémonistes de l’Antiquité, les idées de bonheur et de bien sont liées : la vertu (= sagesse) est la qualité de celui qui a atteint sa « perfection » (arété en Grec), c’est-à-dire qui a actualisé ses potentiels, ses dispositions naturelles, ses facultés physiques et intellectuelles. Le sage a intériorisé cette vertu grâce à son éducation et une discipline personnelle.

A. ÉPICURISME : la vertu (et donc le bonheur) consiste en une gestion des plaisirs et des peines, il peut être atteint à l’aide de la raison.

« Et maintenant y a-t-il quelqu’un que tu mettes au-dessus du sage ? Il s’est fait sur les dieux des opinions justes ; il est constamment sans crainte en face de la mort ; il a su comprendre quel est le but de la nature ; il s’est rendu compte que ce souverain bien est facile à atteindre et à réaliser dans son intégrité, qu’en revanche le mal le plus extrême est étroitement limité quant à la durée ou quant à l’intensité ; il se moque du destin dont certains font le maître absolu des choses. »  

EPICURE, Lettre à Ménécée (260 av. JC)

Ce que l’on résume en général sous la forme de 4 préceptes, le « quadruple remède » (= tétrapharmakon) :

      1. Ne pas craindre les dieux ;
      2. ne pas s’angoisser de la mort ;
      3. savoir que le bonheur est possible ;
      4. savoir que la douleur peut être endurée.

Pour accéder à l’état de bonheur, il faut donc :

      • se débarrasser des sources d’angoisse inutiles : pas de dieux menaçants, pas de menace d’une souffrance éternelle après la mort ;
      • maîtriser ses désirs à l’aide de la raison : ne pas chercher à satisfaire les désirs vains (non nécessaires et pourtant cause de «stress»), savoir renoncer à des plaisirs à court terme s’ils doivent avoir pour conséquence des douleurs, et accepter des douleurs si elles doivent avoir pour conséquence de grands plaisirs (autrement dit soumettre l’éthique à la raison puisque c’est elle qui est capable de . (Cf. cours sur le désir)

Le plaisir et la douleur sont des repères naturels pour notre bien, mais pour accéder au bonheur, nous devons les soumettre au commandement de la raison. L’hédonisme est mis au service d’un eudémonisme.

B. STOÏCISME : le bonheur consiste à se mettre en harmonie avec la rationalité du monde.

« Ce qui trouble les hommes ce ne sont pas les choses mais les opinions qu’ils en ont. » (EPICTÈTE, Manuel, vers 100)

« Vient en premier la valeur que tu attribues à chaque chose, en second l’impulsion, ordonnée et mesurée, que tu as vers les choses, en troisième la réalisation d’une convenance entre ton impulsion et ton acte, de façon qu’en toutes ces occasions tu sois en accord avec toi-même. » (SÉNÈQUE, Lettres à Lucilius, 64)

Comme tous les animaux, nous désirons des objets (pour la satisfaction de nos besoins naturels ou sociaux), ce qui détermine des comportements spontanés. La raison (pratique) intervient pour maîtriser ce processus naturel :

      1. pour attribuer une valeur pertinente aux objets (axiologie = théorie des valeurs) qui permet de choisir rationnellement les objets de nos actions (ceci vaut mieux que cela, selon tel critère),
      2. pour maîtriser nos impulsions, la dynamique naturelle qui nous permet d’agir, et pour pouvoir alors l’orienter consciemment selon nos valeurs,
      3. pour agir concrètement afin d’atteindre un objet valorisé en mobilisant l’impulsion nécessaire au passage à l’acte.

Grâce à cette discipline, nos actes sont conformes à nos valeurs (nous sommes en accord avec nous-même et avec le monde) ce qui est la condition du bonheur. (Lorsque ce n’est pas le cas, nous ressentons de la honte, des regrets, de l’angoisse, de la mauvaise conscience…)

A noter que la morale de Descartes adhère à cet aspect du stoïcisme : « Tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune et à changer mes désirs que l’ordre du monde. » (DESCARTES, Discours de la méthode, 1641)

C. EPICURISME ET STOÏCISME définissent l’ataraxie, la « tranquillité de l’âme », comme état de bonheur 

L’ataraxie, ou tranquillité de l’âme, lui permet de demeurer maîtresse d’elle-même dans le flux continuellement changeant de la vie. Mais si la sagesse individuelle vise, pour l’épicurisme aussi bien que pour le stoïcisme, à une maîtrise de sa propre vie, les buts diffèrent : contrairement aux épicuriens qui développent une sociabilité limitée à des collectivités fermées où l’on se livre à des recherches (en particulier en physique), de nombreux stoïciens voudront éprouver leur vertu dans les domaines politiques ou militaires.
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5.  LE BONHEUR COLLECTIF : BONHEUR ET POLITIQUE

Selon Aristote, le bonheur est un état de satisfaction totale, but naturel et ultime de l’homme, un état dans lequel il se réalise, s’épanouit (être heureux = réaliser son humanité).

« Voyons quel est selon nous le bien où tend la Politique, autrement dit, quel est, de tous les biens réalisables, celui qui est le Bien suprême. Sur son nom, en tout cas, la plupart des hommes sont pratiquement d’accord : c’est le bonheur, au dire de la foule aussi bien que des gens cultivés ; tous assimilent le fait de bien vivre et de réussir au fait d’être heureux. Par contre, en ce qui concerne la nature du bonheur, on ne s’entend plus, et les réponses de la foule ne ressemblent pas à celle des sages. Les uns, en effet, identifient le bonheur à quelque chose d’apparent et de visible, comme le plaisir, la richesse ou l’honneur ; pour les uns c’est une chose et pour les autres, une autre chose [ …]. Les hommes, et il ne faut pas s’en étonner, paraissent concevoir le bien et le bonheur d’après la vie qu’ils mènent. »

ARISTOTE, Éthique à Nicomaque (-350)

Dans le tout qu’est une cité, les êtres humains sont comme les parties d’un corps, ils ont une fonction qui détermine un type de vie (commerçante, politique ou contemplative) qui  permet à chacun de réaliser sa nature individuelle et donc de trouver son bonheur.

    • Puisque l’homme est un « animal rationnel », il a besoin d’échanger avec ses semblables (amour, amitié, commerce, débats politiques…)
    • Puisque l’homme est un « animal politique » (= naturellement social), on ne peut être heureux que dans la cité (société).

Nous vivons en collectivité parce que c’est le seul moyen de réaliser notre nature humaine et donc d’être heureux. L’État doit donc avoir pour but de fournir un cadre permettant le bonheur des citoyens : la notion de « bien public » (que l’État doit s’efforcer de promouvoir) se superpose à la somme des « biens individuels ».

Cette conception aristotélicienne du rôle du politique (« bonheur individuel » en lien avec le « bonheur collectif ») ne réapparaît qu’à l’époque des Lumières et des Révolutions américaine et française.

Ainsi dans la constitution française de 1793 : « Article premier. Le but de la société est le bonheur commun. Le gouvernement est institué pour garantir à l’homme la jouissance de ses droits naturels et imprescriptibles. »   

Le bonheur comme fondement moral, juridique et politique est théorisé par Jeremy Bentham dans son Introduction aux principes de la morale et de la législation (1789) sous la dénomination de « principe d’utilité », valable aussi bien comme principe moral pour un individu que comme principe juridique et politique pour une collectivité :

« Toute loi de l’action, pour l’individu ou la collectivité, doit viser le plus grand bonheur pour le plus grand nombre ». (BENTHAM)

A l’opposé, les théoriciens du libéralisme (Locke, Montesquieu) considèrent que le bonheur, bien qu’il soit un idéal universellement partagé, peut prendre une infinité de formes selon les individus. Le bonheur doit donc demeurer de la seule responsabilité de l’individu et le rôle de l’État doit se limiter à assurer à chacun la liberté de rechercher son bonheur. C’est un des fondements du libéralisme politique.

« Un gouvernement qui serait fondé sur le principe de la bienveillance envers le peuple, tel que celui du père envers ses enfants, c’est-à-dire un gouvernement paternel, où par conséquent les sujets, tels des enfants mineurs incapables de décider de ce qui leur est vraiment utile ou nuisible, sont obligés de se comporter de manière uniquement passive, afin d’attendre uniquement du jugement du chef de l’État la façon dont ils doivent être heureux et uniquement de sa bonté qu’il le veuille également – un tel gouvernement, dis-je, est le plus grand despotisme que l’on puisse concevoir. »  

KANT, Théorie et pratique (1793)

6.  PESSIMISME : LE BONHEUR COMME ILLUSION

Selon les auteurs qu’on qualifie de « pessimistes » (Pascal, Schopenhauer, Nietzsche, Freud…) le bonheur n’est qu’une illusion qu’on entretient (individuellement aussi bien que socialement) pour éviter d’affronter la réalité, pour donner un sens à la vie, supporter les souffrances quotidiennes et l’angoisse de la mort…

« Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens, le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »

PASCAL, Pensées (1670)

« Dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur : la possibilité d’oublier, ou pour le dire en termes plus savants, la faculté de sentir les choses, aussi longtemps que dure le bonheur, en dehors de toute perspective historique. L’homme qui est incapable de s’asseoir au seuil de l’instant en oubliant tous les événements du passé, celui qui ne peut pas, sans vertige et sans peur, se dresser un instant tout debout, comme une victoire, ne saura jamais ce qu’est un bonheur et, ce qui est pire, il ne fera jamais rien pour donner du bonheur aux autres. »

NIETZSCHE, Considérations inactuelles (1876)