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LE SUJET : textes critiques

HUME : nous n’avons aucune expérience du sujet

«?Il est des philosophes qui imaginent que nous sommes à chaque instant intimement conscients de ce que nous appelons notre moi, que nous en sentons l’existence et la continuité de cette existence, et que nous sommes certains, avec une évidence plus claire que celle d’une démonstration, de sa parfaite identité et de sa parfaite simplicité. […] Tenter d’en donner une preuve supplémentaire en affaiblirait l’évidence, puisqu’on ne peut tirer aucune preuve d’un fait dont nous sommes si intimement conscients?; et nous ne pouvons être certains de rien si nous doutons de ce fait . […] Pour ma part, quand je pénètre au plus intime de ce que j’appelle moi, je tombe toujours sur telle ou telle perception particulière, de chaud ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. À aucun moment je ne puis me saisir moi sans saisir une perception, ni ne puis observer autre chose que la dite perception. Quand pour un temps je n’ai plus de perceptions, dans un profond sommeil par exemple, je cesse d’avoir conscience de moi-même pendant ce temps ; et on peut dire vraiment que je n’existe pas. Et si j’étais privé par la mot de toute perception et que je pusse ni penser ni sentir, ni voir, ni aimer, ni haïr après la dissolution de mon corps, alors je serais entièrement réduit à rien et je ne vois pas ce qu’il faudrait de plus pour faire de moi un parfait néant. […] [J’]ose du reste affirmer des hommes qu’ils ne sont rien d’autre qu’un faisceau ou une collection de différentes perceptions qui se succèdent les unes les autres avec une inconcevable rapidité et qui sont dans un perpétuel flux et mouvement. Notre œil ne peut tourner dans son orbite sans varier nos perceptions. Notre pensée varie encore plus que notre vue ; et tous nos autres sens, toutes nos autres facultés participent à ce changement ; et il n’y a pas un seul pouvoir de l’âme qui demeure le même un seul moment ou presque, sans se modifier. L’esprit est une sorte de théâtre où diverses perceptions font successivement leur apparition ; elles passent, repassent, se perdent, et se mêlent en une variété infinie de positions et de situations. Il n’y a en lui proprement ni simplicité à un moment, ni identité dans des moments différents, quel que soit notre penchant naturel à imaginer cette simplicité et cette identité. La comparaison avec le théâtre ne doit pas nous égarer. Les perceptions successives sont seules à constituer l’esprit ; et nous n’avons pas la moindre notion du lieu où ces scènes sont représentées ni des matériaux dont il est constitué. »

David HUME, Traité de la nature humaine, livre I, L’Entendement (1739)

Le projet de Hume : une psychologie rationnelle

« Il est évident que toutes les sciences, d’une façon plus ou moins importante, ont une relation à la nature humaine, et que, si loin que l’une d’entre elles peut sembler s’en écarter, elle y revient toujours d’une façon ou d’une autre. Même les mathématiques, même la philosophie naturelle et la religion naturelle dépendent dans une certaine mesure de la science de l’HOMME, car elles tombent sous la connaissance des hommes et sont jugées par leurs pouvoirs et leurs facultés. Il est impossible de dire quels changements et quelles améliorations nous pourrions faire dans ces sciences si nous connaissions entièrement l’étendue et la force de l’entendement humain »

Hume, Traité de la nature humaine, Introduction

SCHOPENHAUER : un sujet connaissant mais inconnaissable
(une place pour l’inconscient)

«?Ce qui connaît tout et n’est connu par personne, c’est le SUJET. C’est par suite le support du monde, la condition générale, toujours présupposée, de tout ce qui se manifeste, de tout objet : car ce qui existe n’existe jamais que pour un sujet. Chacun se trouve être soi-même ce sujet, mais seulement en tant qu’il connaît, et non pas en tant qu’objet de connaissance. Objet, son corps l’est déjà, que nous nommons donc, de ce point de vue, représentation. Car le corps est un objet parmi les objets, soumis aux lois des objets, bien qu’il soit un objet immédiat. Comme tous les objets de l’intuition, il réside dans les formes de toute connaissance, dans le temps et l’espace, conditions d’existence de la multiplicité. Mais le sujet, ce qui connaît, mais n’est jamais connu, ne réside pas même dans ces formes (le temps et l’espace), qui, au contraire, le présupposent toujours déjà. Ni la multiplicité ni l’unité, son contraire, ne s’appliquent à lui. Nous ne le connaissons jamais, mais il est justement ce qui connaît, là où il n’en va que de la connaissance. ?»

Arthur SCHOPENHAUER, Le monde comme volonté et représentation, 1819, §2

§1 du livre : « Le monde est ma représentation – c’est une vérité qui vaut pour tout être vivant et connaissant, encore que seul l’homme puisse la porter à la conscience réfléchie et  abstraite ; et quand il le fait effectivement, il accède à la réflexion philosophique. Alors, il se rend à la certitude et l’évidence, que ce qui est connu par lui n’est ni le soleil ni la terre mais que ce n’est jamais qu’un œil voyant le soleil, une main touchant une terre, que le monde environnant n’existe qu’à titre de représentation, c’est-à-dire seulement en rapport avec quelque chose d’autre : avec ce qui se représente, à savoir l’homme lui-même. »

MARX : le sujet comme produit des «?rapports matériels?»

«?À l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici. Autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes disent, s’imaginent, se représentent, ni non plus de ce qu’ils sont dans les paroles, la pensée, l’imagination et la représentation d’autrui, pour aboutir ensuite aux hommes en chair et en os ; non, on part des hommes dans leur activité réelle, c’est à partir de leur processus de vie réel que l’on représente aussi le développement des reflets et des échos idéologiques de ce processus vital. Et même les fantasmagories dans le cerveau humain sont des sublimations résultant nécessairement du processus de leur vie matérielle que l’on peut constater empiriquement et qui repose sur des bases matérielles. De ce fait, la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l’idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent, perdent aussitôt toute apparence d’autonomie. Elles n’ont pas d’histoire, elles n’ont pas de développement ; ce sont au contraire les hommes qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de leur pensée. Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. Dans la première façon de considérer les choses, on part de la conscience comme étant l’individu vivant, dans la seconde façon, qui correspond à la vie réelle, on part des individus réels et vivants eux-mêmes et l’on considère la conscience uniquement comme leur conscience. »

MARX, L’Idéologie allemande, 1846

NIETZSCHE : la conscience comme «?effet de surface?»

«?Car pour le dire encore une fois : l’homme, comme toute créature vivante, pense sans cesse, mais il l’ignore ; la pensée qui devient consciente n’est qu’une infime partie, disons : la plus superficielle, la plus médiocre :  car seule cette pensée consciente se produit en paroles, c’est-à-dire dans des signes de communication, par quoi se révèle d’elle-même l’origine de la conscience ». […] Ma pensée, comme on le voit, est que la conscience n’appartient pas au fond à l’existence individuelle de l’homme, bien plutôt à tout ce qui fait de lui une nature communautaire et grégaire ; que la conscience, par conséquent, ne s’est subtilement développée que sous le rapport de l’utilité communautaire et grégaire, et que, chacun de nous, nécessairement, en dépit de la meilleure volonté pour se comprendre aussi individuellement que possible, pour « se connaître soi-même », ne fera pourtant jamais autre chose que d’amener du non-individuel à sa conscience, ce qu’il a de plus « moyen » ;  que notre pensée même, constamment, se voit pour ainsi dire majorée par le caractère de la conscience – par le « génie de l’espèce », qui règne en elle – et retraduite dans la perspective du troupeau. Nos actes, dans le fond, sont intégralement et incomparablement personnels, uniques, individuels en un sens illimité, cela est hors de doute ; mais sitôt que nous les retraduisons dans la conscience, ils cessent de le paraître…?»

Friedrich NIETZSCHE, Le Gai Savoir,1882, §354

NIETZSCHE : la conscience comme «?effet de langage?»

« Pour ce qui est de la superstition des logiciens, je ne me lasserai jamais de souligner un petit fait que ces esprits superstitieux ne reconnaissent pas volontiers : à savoir qu’une pensée se présente quand «elle» veut, et non pas quand «je» veux ; de sorte que c’est falsifier la réalité que de dire : le sujet «je» est la condition de prédicat «pense». Quelque chose pense, mais que ce quelque chose soit justement l’antique et fameux «je», voilà, pour nous exprimer avec modération, une simple hypothèse, une assertion et en tout cas pas une «certitude immédiate». En définitive, ce «quelque chose pense» affirme déjà trop?; ce «quelque chose» contient déjà une interprétation du processus et n’appartient pas au processus lui-même. En cette matière, nous raisonnons d’après la routine grammaticale : «penser est une action, toute action suppose un sujet qui l’accomplit, par conséquent…». »

Friedrich NIETZSCHE, Par-delà le bien et le mal, 1886, §17

Citations classiques de Nietzsche (scepticisme) :

« Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations?».
«?Toute vérité n’est qu’un mensonge partagé?».
« Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont.»
« L’Etat, le plus froid des monstres froids. »
« Dieu est mort.»