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2.4  LA RELIGION

1. LA RELIGION, UN PHÉNOMÈNE CULTUREL UNIVERSEL ET MULTIFORME :  1.A. Deux caractéristiques problématiques du phénomène religieux  : 1.B. Caractères communs à toutes les religions – 1.C. Comment définir la religion ? – 1.D. Caractéristiques du fait religieux (sociologie)
2. RAISON ET RELIGION : 2.A. Un problème ancien et récurrent – 2.B. La raison au service de la religion –  2.C. Opposition entre domaine de la foi et domaine du savoir ?
3. FONCTIONS DE LA RELIGION (critiques implicites) : 3.A. Selon les sceptiques gréco-latins – 3.B. Selon la sociologie marxiste 3.C. Selon l’anthropologie psychanalytique

 

1. LA RELIGION, UN PHÉNOMÈNE UNIVERSEL ET MULTIFORME

A. Deux caractéristiques problématiques du phénomène religieux  :

1/ Il est universel : on l’observe dans toutes les sociétés et dès les origines de l’humanité

La religion est un phénomène propre à l’Homme et universel.

        • Les traces de cultes que les hommes vouaient aux morts accompagnent l’apparition des premiers hommes (idée d’une vie après la mort).
        • En ce sens, l’Homme semble donc être un «?animal religieux?» : l’apparition de la religiosité serait corrélée à celle de l’Homme comme espèce.

La religion serait née avec l’apparition chez l’homme de la conscience de soi et simultanément avec la conscience d’être mortel. Le sentiment religieux correspondrait à la prise de conscience par l’homme que quelque chose le dépasse, qu’il ne comprend pas, contre quoi il ne peut rien (l’inéluctabilité de la mort) et qu’il craint —> sentiment du sacré.

2/ Mais il est multiforme :

          –  selon les sociétés : la religion

        • prend des formes variées (monothéisme, animisme, polythéisme…)
        • assure des fonctions diverses (organisation sociale, prescription de valeurs morales…)

          selon les individus : ils peuvent vivre la religion comme

        • une émancipation : libération de l’angoisse de la mort, moyen de méditation, d’expérience mystique, appartenance à une communauté, …
        • une aliénation : pouvant déboucher sur des problèmes psychiatriques
          («?Si vous parlez à Dieu, vous êtes religieux. Si Dieu vous parle, vous êtes psychotique.?», Thomas Szasz)

B. Caractères communs à toutes les religions :

    1. Un discours (écrit ou oral, mythe, narration, guide…) : fournit une conception du monde. Il raconte en général l’origine du monde, de l’Homme et de la collectivité concernée.
    2. Des dogmes impliquant un acte de foi : principes invérifiables qui doivent être acceptés par le fidèle (fidèle = celui qui a la foi)
    3. La croyance à une réalité non sensible, «?surnaturelle?», au-delà de l’expérience quotidienne.
      – Un au-delà : lieu transcendant (paradis, pour les âmes) ou immanent (qui se manifeste dans notre monde, pour les esprits).
       – Des créatures ou formes de vies particulières : anges, esprits, âmes…
    4. Les rites (cérémonies, dates et lieux consacrés) qui règlent les manifestions sacrées.
    5. Des valeurs (bien, mal), des règles de vie, une morale, préceptes qui règlent la vie profane.
    6. Des médiateurs privilégiés : (ministres du culte) prêtre, sorcier, chaman…

C. Comment définir la religion ?

> La notion de religion recouvre un ensemble de réalités hétérogènes, variant selon les lieux et les époques.

Au sens courant, la religion peut renvoyer à trois réalités distinctes :

        • La croyance (forme subjective, opinion) à laquelle adhère un individu (avoir de la religion).
        • Les rites (formes objectives, actions) qui manifestent la croyance (pratiquer une religion).
        • La communauté (groupe sociologique) qui la pratique (avoir une religion).

Tous les phénomènes suivants peuvent être définis par le mot «?religion?» :

        • Un système de croyances articulées autour de textes sacrés révélés (les religions du livre).
        • Un ensemble cohérent de traditions, de mythes (la plupart des religions polythéistes).
        • Un ensemble de pratiques rituelles ou culturelles.
        • Une forme de sagesse où l’existence d’un dieu ne joue qu’un rôle secondaire (taoïsme, bouddhisme).
        • Une révélation intérieure (expérience mystique qui relie l’homme à l’univers).
        • Une morale d’origine transcendante (au-delà de notre expérience sensible).
        • Une Église instituée avec des médiateurs privilégiés (un clergé).

Problème : la définition retenue doit être telle qu’elle décrit bien toutes les formes connues de religion.
Ex : il faut tenir compte du fait qu’il existe des religions sans dieu (Bouddhisme, Taoïsme…)

        • la notion de dieu ne fait donc pas partie de l’essence de la religion
        • elle ne devrait pas figurer dans la définition la plus générale de la religion.

Que nous apprend l’étymologie ?

2 hypothèses sur l’origine latine du mot : relegere selon Cicéron, religare selon St Augustin.

Relegere (relire) : la religion nous inviterait une re-lecture du monde, de l’expérience humaine

        • la première lecture, définirait la conscience «?profane?», dominée par les besoins, la nécessité de vivre, de survivre, d’interagir de façon utile avec le monde et avec les autres ;
        • la seconde lecture (re-lecture) superposerait à cette première lecture, à ce rapport pratique au monde, une autre « couche » de signification, de sens, de valeur, qui fait surgir la dimension du «?sacré?» à laquelle la raison humaine ne pourait échapper (question du sens de la vie).

Religare (relier) : la religion serait alors ce qui relie, mais relie quoi ?

        • version sociologique : la religion relie les individus d’une collectivité entre eux (grâce au à des rituels de communion, au partage d’une conception du monde…)
          Le mot «?culte?» à la même étymologie que «?culture?». Cultus désignait à l’origine l’action de «?cultiver la terre?» avant de désigner le fait d’«?honorer les dieux?».
        • version psychologique : la religion relie l’individu à la totalité de la nature ou à Dieu. L’expérience mystique consisterait en un état de conscience engendrant le plus souvent un sentiment de communion avec la totalité du monde et d’extase.

> Une définition minimale (sociologique)

Le «?fait religieux?» désigne les manifestations extérieures de la religion (indépendamment de l’expérience vécue des croyants, de leur foi, des aspects psychologiques etc.).

Selon Durkheim, la religion établit dans le monde humain une distinction entre le sacré et le profane. Le sacré désigne tout ce qui manifeste une puissance supérieure, bénéfique ou maléfique, que l’on adore et que l’on craint. Le profane désigne tout ce qui n’est pas sacré (vie quotidienne). Durkheim, sociologue, insiste aussi sur l’aspect socialisant de la religion : elle permet aux hommes de constituer une communauté solidarisée par des croyances, des valeurs communes.

«?Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées qui unissent en une même communauté morale tous ceux qui y adhèrent.?»

Émile DURKHEIM, Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912)

Une religion est donc à la fois un système de pensée (subjective, déterminant une activité adaptative au monde) et une collectivité sociale (objective, déterminant une collectivité organisée de fidèles).

2. Raison et religion

A. Un problème ancien et récurrent

1. Socrate est condamné à mort suite aux accusations de Mélétos : 1/ Ne pas croire aux dieux de la cité et introduire de nouvelles divinités ; 2/ Corrompre la jeunesse.

2. Giordano Bruno (1548-1600) : Scientifique, phlosophe, accusé d’athéisme et d’hérésie par l’Inquisition, il est condamné au bûcher et exécuté en 1600.

3. Galilée (1564-1642) : Accusé par le Saint Office en 1633 d’«?avoir tenu et cru la doctrine fausse et contraire aux Saintes-Écritures que le soleil est le centre du monde » ainsi que « d’avoir tenu et cru qu’une doctrine qui a été déclarée et définie contraire aux Saintes-Écritures peut encore être tenue et défendue comme prouvable ».

 B. La raison au service de la religion

1. Les philosophes médiévaux (chrétiens et musulmans) tentent de concilier religion et raison.

—> Preuve ontologique de l’existence de Dieu : Anselme de Cantorbery (1033-1109).

        1. Dieu est un être parfait.
        2. Une perfection qui ne comprendrait pas l’existence ne serait pas une perfection.
        3. Donc, Dieu est aussi doté de l’existence.

—> La raison est nécessaire pour interpréter la parole de Dieu : Averroès (1126-1198).
La raison permet de dévoiler le sens profond des textes sacrés.

2.  La théologie rationnelle (l’idée de Dieu comme résultat de la réflexion) : nécessité d’un dieu indépendant de tout dogme et compatible avec les progrès des sciences. Ce «?dieu des philosophes?», universel et indépendant de tout dogme détermine une religion naturelle.

—> On ne peut remonter de cause en cause à l’infini. Donc il y a une cause première (qu’on choisit d’appeler Dieu). Cette cause doit avoir autant de réalité que ses effets. Donc Dieu est réel.

—> Dieu comme «?Grand Horloger?» :
    «?L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer
Que cette horloge existe et n’ait point d’horloger.
(Voltaire)

Le pari de Pascal : il y a tout à gagner et rien à perdre à croire en Dieu.

« Examinons donc ce point, et disons : “Dieu est, ou il n’est pas.” Mais de quel côté pencherons-nous?? La raison n’y peut rien déterminer : il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre?; par raison, vous ne pouvez défaire nul des deux. Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix ; car vous n’en savez rien. — Non ; mais je les blâmerai d’avoir fait, non ce choix, mais un choix?; car, encore que celui qui prend croix et l’autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier. — Oui, mais il faut parier?; cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ? Voyons. Puisqu’il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. (…). Votre raison n’est pas plus blessée, en choisissant l’un que l’autre, puisqu’il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout?; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. »     

Blaise PASCAL, Pensées (1669)

—> Dieu comme «?idée régulatrice?» : Kant

Les idées métaphysiques telle que le Moi, le Monde et Dieu sont inconnaissables : nous ne pouvons en avoir l’expérience sensible.

Dieu est une idée régulatrice c’est-à-dire qui permet de réguler l’action humaine : c’est un postulat de la raison pratique qui répond à une nécessité rationnelle.

2.C. Opposition entre domaine de la foi et domaine du savoir ?

—>  Étymologiquement, la foi (du latin fides) signifie la confiance. Le fidèle (celui qui a la foi) s’en remet intégralement à Dieu là où la raison exige preuve et justification.

«?Un credo religieux diffère d’une théorie scientifique en ce qu’il prétend exprimer la vérité éternelle et absolument certaine, tandis que la science garde un caractère provisoire : elle s’attend à ce que des modifications de ses théories actuelles deviennent tôt ou tard nécessaires, et se rend compte que sa méthode est logiquement incapable d’arriver à une démonstration complète et définitive.

Bertrand RUSSELL, Science et religion (1935)

Alors que la vérité religieuse est révélée une fois pour toutes et doit être tenue pour toujours absolument vraie, la science sait qu’elle ne peut prétendre ni à un savoir exact, ni à une connaissance entière achevée du monde.

Un modus vivendi possible ?

—> La foi ne doit pas prétendre délivrer des vérités dans le domaine du savoir.

—> Réciproquement, la raison n’a pas à intervenir dans le domaine de la foi.

—> Il importe donc de délimiter strictement ces domaines de la foi et du savoir.

Pascal insiste sur cette distinction entre la foi et la raison. Selon lui, foi et savoir sont deux ordres distincts, qu’il ne convient pas de faire se rejoindre. La foi ne peut pas être l’objet d’un raisonnement ou d’une conviction : on la sent «?avec le cœur?».

« La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle n’est que faible si elle ne va jusqu’à connaître cela. Que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t-on des surnaturelles ? »

Blaise PASCAL, Pensées (1669)

De même, Kant affirme qu’en recherchant les limites de la connaissance humaine (Critique de la raison pure), il a « limité le savoir philosophique pour laisser place à la foi ».

3. Fonctions de la religion (critiques implicites)

—> Analyser les raisons d’être de la religion, les fonctions qu’elle remplit du point de vue sociologique ou psychologique, a pour conséquence d’en sapper les fondements transcendants.

—> L’explication de la religion en constitue souvent une critique qui se veut démystificatrice.

A. Selon les sceptiques gréco-latins

Sextus Empiricus donne ce texte qu’il attribue à Critias (450 – 403 av. J.-C.), homme politique, philosophe, orateur et poète athénien, cousin de Platon.

« En ces temps-là, jadis, l’homme traînait une vie sans ordre, bestiale et soumise à la force, et jamais aucun prix ne revenait aux bons, ni jamais aux méchants aucune punition. Plus tard, les hommes ont, pour punir, inventé les lois, pour que régnât le droit et que la démesure fut maintenue asservie. Alors on put châtier ceux qui avaient fauté.
Mais, puisque par les lois ils étaient empêchés par la force, au grand jour, d’accomplir leurs forfaits, mais qu’ils les commettaient à l’abri de la nuit, alors un homme à la pensée astucieuse et sage inventa pour les mortels la crainte des dieux, afin que les méchants ne cessassent de craindre d’avoir des comptes à rendre de ce qu’ils auraient fait, dit, ou encore pensé, même dans le secret. Ainsi introduit-il la pensée du divin.
C’était, leur disait-il, comme un démon vivant d’une vie éternelle. Son intelligence entend et voit en tout lieu. Il dirige les choses par sa volonté. Sa nature est divine. Par elle, il entendra toute parole d’homme, et par elle il verra tout ce qui se commet. Et si dans le secret, tu médites encore quelque mauvaise action, cela n’échappe point aux dieux, car c’est en eux qu’est logée la pensée.
Et c’est par ces discours qu’il donna son crédit à cet enseignement paré du plus grand charme. Quant à la vérité, ainsi enveloppée, elle se réduisait à un discours menteur. Il racontait ainsi que les dieux habitaient un céleste séjour qui, par tous ses aspects, ne pouvait qu’effrayer les malheureux mortels. Car il savait fort bien d’où vient pour les humains la crainte, et ce qui peut secourir dans le malheur. Maux et biens provenaient de la sphère céleste, de cette voûte immense où brillent les éclairs, où éclatent les bruits effrayants du tonnerre ; mais où se trouvent aussi la figure étoilée de la voûte céleste, et la fresque sublime, le chef d’œuvre du Temps, architecte savant, où l’astre de lumière, incandescent, s’avance, et d’où tombent les pluies sur la terre assoiffée.
Voilà les craintes dont il entoura les hommes, par lesquelles il sut, par l’art de la parole, fonder au mieux l’idée de Divinité ; et ainsi abolir, avec les lois, le temps de l’illégalité.
Puis, peu après, il conclut : « C’est ainsi, je le crois, que quelqu’un, le premier, persuada les mortels de former la pensée qu’il existe des dieux. »

SEXTUS EMPIRICUS, Contre les professeurs (vers 200)

B. Selon la sociologie marxiste

«?C‘est l’homme qui fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. Certes, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi qu’a l’homme qui ne s’est pas encore trouvé lui-même, ou bien s’est déjà reperdu. Mais l’homme, ce n’est pas un être abstrait blotti quelque part hors du monde. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’État, la société. Cet État, cette société produisent la religion, conscience inversée du monde, parce qu’ils sont eux-mêmes un monde à l’envers. La religion est la théorie générale de ce monde, sa somme encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa consolation et sa justification universelles. Elle est la réalisation fantastique de l’être humain, parce que l’être humain ne possède pas de vraie réalité. Lutter contre la religion c’est donc indirectement lutter contre ce monde-là, dont la religion est l’arôme spirituel.
La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence que formule son bonheur réel. Exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation c’est exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l’auréole.»

Karl MARX, Critique de la philosophie du droit de Hegel (1843)

C. Selon l’anthropologie psychanalytique

«?Les idées religieuses, qui professent d’être des dogmes, ne sont pas le résidu de l’expérience ou le résultat final de la réflexion : elles sont des illusions, la réalisation des désirs les plus anciens, les plus forts, les plus pressants de l’humanité ; le secret de leur force est la force de ces désirs. L’impression terrifiante de la détresse infantile avait éveillé le besoin d’être protégé — protégé en étant aimé — besoin auquel le père a satisfait ; la reconnaissance du fait que cette détresse dure toute la vie a fait que l’homme s’est cramponné à un père, à un père cette fois plus puissant. L’angoisse humaine en face des dangers de la vie s’apaise à la pensée du règne bienveillant de la Providence divine, l’institution d’un ordre moral de l’univers assure la réalisation des exigences de la justice, si souvent demeurées irréalisées dans les civilisations humaines, et la prolongation de l’existence terrestre par une vie future fournit les cadres de temps et de lieu où ces désirs se réaliseront. Des réponses aux questions que se pose la curiosité humaine touchant ces énigmes : la genèse de l’univers, le rapport entre le corporel et le spirituel, s’élaborent suivant les prémisses du système religieux. Et c’est un formidable allègement pour l’âme individuelle que de voir les conflits de l’enfance émanés du complexe paternel — conflits jamais entièrement résolus —, lui être pour ainsi dire enlevés et recevoir une solution acceptée de tous.?»

Sigmund FREUD, L’avenir d’une illusion (1927)

D. Une opposition stricte ?

« Les hommes ont fait trois grandes tentatives religieuses pour se libérer de la persécution des morts, de la malfaisance de l’au-delà et des angoisses de la magie. Séparés par l’intervalle approximatif d’un demi millénaire, ils ont conçu successivement le bouddhisme, le christianisme et l’Islam : et il est frappant que chaque étape loin de marquer un progrès sur la précédente, témoigne plutôt d’un recul. Il n’y a pas d’au-delà pour le bouddhisme ; tout s’y réduit à une critique radicale, comme l’humanité ne devait plus jamais s’en montrer capable, au terme de laquelle le sage débouche dans un refus du sens des choses et des êtres : discipline abolissant l’univers et qui s’abolit elle-même comme religion. Cédant de nouveau à la peur, le christianisme rétablit l’autre monde, ses espoirs, ses menaces et son dernier jugement. Il ne reste plus à l’Islam qu’à lui enchaîner celui-ci : le monde temporel et le monde spirituel se trouvent rassemblés. L’ordre social se pare des prestiges de l’ordre surnaturel, la politique devient théologie. En fin de compte, on a remplacé des esprits et des fantômes auxquels la superstition n’arrivait tout de même pas à donner la vie, par des maîtres déjà trop réels, auxquels on permet en surplus de monopoliser un au-delà qui ajoute son poids au poids déjà écrasant de l’ici-bas.

Claude LÉVI-STRAUSS, Tristes Tropiques, 1955

Oui mais avec le Bouddhisme, pas de science possible…